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presentation de mon dernier livre : LA GARDIENNE DE LA 9e PORTE

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Histoire du Canada liée aux frères Zeno.

HISTOIRE 

DU CANADA

ET VOYAGES

QUE LES FRÈRES MINEURS RECOLLECTS Y ONT FAICTS
POUR LA CONVERSION DES INFIDÈLES

, DEPUIS L'AN i6i5

PAR

GABRIEL SAGARD THEODAT

AVEC UN DICTIONNAIRE DE LA LANGUE HURONNE



NOUVELLE EDITION
PUBLIÉE PAR M. EDWIN TROSS.



PREMIER VOLUME.



PARIS
LIBRAIRIE TROSS

5, RUE NEUVE -DES -PETITS -CHAMPS, 5.
1866

JUL 301959



NOTICE



SUR



F. GABRIEL SAGARD THÉODAT

ET SON ŒUVRE

PAR

H. EMILE CHEVALIER



Servant d'introduction à la nouvelle édition

DE

L'HISTOIRE DU CANADA

Par le F. SAGARD



PARIS
LIBRAIRIE TROSS

5, RUE NEUVE-DES- PETITS- CHAMPS , 5
1866



V Histoire du Canada et le Grand Voyage au pays des
Murons, par Gabriel Sagard Théodat , sont en générai
si peu connus , malgré l'excellence relative de ces
deux ouvrages, mais vraisemblablement à cause de
la rareté des éditions anciennes (i), que la plupart des
biographes et bibliographes n'ont fait aucune mention
de l'œuvre ou de l'auteur, et que le très-impartial
historien du Canada, M. F. X. Garneau , semble
avoir ignoré jusqu'à leur existence.

Je ne vois pas, en effet, qu'il en parle en l'une ou
l'autre édition de son Histoire du Canada. Il paraît
même méconnaître l'époque exacte de l'établisse-
ment des Récollets au Canada. D'après M. Garneau,
ces religieux ne s'y seraient fixés que vers 1620 (2),
tandis que cinq années auparavant ils débarquaient
et fondaient un couvent à Québec. Dans son livre,

(i) On a offert, durant des années, 1,200 fr. d'un exemplaire de
VHistoire, sans pouvoir s'en procurer un seul.

(2) Histoire du Canada, par F. X. Garneau, 2^ édition, tome I,
pages 6]-6j\.



IV —

Sagard en fournit des preuves authentiques (i). L'in-
téressant travail intitulé Les Ursullnes de Québec publie
d'ailleurs les lignes suivantes :

ce Le plus grand témoignage d'amour que Dieu,
dans sa bonté infinie, puisse donner aux nations in-
fidèles, c'est de les appeler à la connaissance de son
admirable lumière. L'année i6i5 fut une année de
miséricorde pour le Canada , signalée par l'arrivée
des premiers missionnaires Récollets , le P. Denis
Jamay, le P. Joseph Le Caron et le Frère Pacifique
du Plessis.

ce Ce fut, dit M. l'abbé Ferland , un beau jour
ce pour Champlain et pour les colons réunis autour
ce de lui, que celui où , dans la petite et pauvre cha-
« pelle de Québec , ils assistèrent pour la première
c< fois (le 2 5 juin i6i5) au saint sacrifice de la
ce messe, sur les bords du grand fleuve St-Laurent,
ce inaugurant ainsi la foi catholique dans le Ca-
ce nada. »

L'oubli de M. Garneau, en ne mentionnant pas Sa-
gard, est d'autant plus regrettable qu'il savait fort bien
que la colonisation de la Nouvelle-France fut une en-
treprise essentiellement cléricale. Il le dit en vingt
endroits de son Histoire. Aurait-il pu l'omettre aussi?
Non. Quand Jacques Cartier partit, en i535, pour
son second voyage, sa commission ne portait-elle pas
que Francois I*''' s'était décidé à le renvoyer au Canada
pour ce induire les peuples d'iceux pays à croire à notre
sainte foi », et, par là, ce mieux parvenir à faire chose

(i) Sagard, tome 1, pages 56 et suivantes.



agréable à Dieu notre créateur et rédempteur, et qui
fût à l'augmentation de son saint et sacré nom
et de notre mère sainte Eglise? »

M. Moreau (i) , à qui j'emprunte cette citation,
ajoute avec raison :

« Cette pensée fondamentale de la colonisation
canadienne se retrouve également dans tous les titres
des premiers gouverneurs de l'Acadie. Henry IV
recommandait au marquis de la Roche spécialement
l'agrandissement de la foi catholique (2), et, dans la
commission de De Montz , il définissait ainsi le
devoir principal du gouverneur colonial : « Sou-
« mettre, assujétir et faire obéir tous les peuples de
« ladite terre à son autorité et par les moyens d'i-
'^ celle à toutes les voies les appeler , faire instruire,
« provoquer et émouvoir à la connoissance de Dieu
« et à la lumière de la foi et religion chrétienne. »

En faisant ces remarques, je n'ai ni la prétention

{i) Les Prêtres français émigrés aux États-Unis, par M. C. Mo-
reau.

(2) Dans les lettres patentes délivrées en 1598 par Henry IV
au marquis de la Roche, il est stipulé que « le sieur de la Roche
aura particulicrement en vue d'établir la foi catholique » ; et dans
les lettres de Louis XIII, datées de Saint-Germain-en-Laye^ le
20 mars 1615, on lit: v Les feu rois nos prédécesseurs ayant
acquis les titre et qualité de Très-Chrétien en procurant l'exalta-
tion de la Sainte Foi Catholique, Apostolique et Romaine, et en
la défendant de toutes oppressions... et soit ainsi que nous soyons
remplis d'un extrême désir de nous maintenir et conserver ledit
titre de Très-Chrétien, comme le plus riche fleuron de notre cou-
ronne... voulant non-seulement imiter en tout ce qui nous sera



VI



ni le désir de critiquer V Histoire du Canada par M. Gar-
neau. Il me siérait mal de m'attaquer à ce beau mo-
nument de l'esprit humain , à moi qui en ai fait un
juste éloge lors de son apparition à Québec.

Je me plais à répéter ce que j'écrivais alors dans la
Ruche littéraire , de Montréal :

« V Histoire du Canada de M, Garneau est une de
ces œuvres rares qu'on ne saurait trop estimer, malgré
de légers défauts dus à la timidité de l'auteur, qui
parfois hésite à se prononcer contre les abus, dans
la crainte de froisser quelque fraction de cette société
dont il s'est fait le chroniqueur. »

Le reproche que je me pense en droit de lui
adresser aujourd'hui , c'est d'avoir passé sous silence
le livre si curieux du frère Sagard ; c'est d'avoir pu-
blié, un peu bien par ignorance j'imagine , les lignes
que voici :

« Il y a peu de pays, en Amérique, sur lesquels
ont ait tant écrit que sur le Canada, et qui soient,
après tout, si pauvres en histoires ; car on ne doit pas
prendre pour telles plusieurs ouvrages qui en por-
tent le nom et qui ne sont autre chose que des mé-

possible nosdits prédécesseurs, mais même les surpasser en désir
de faire établir la foi catholique et icelle faire annoncer es terres
lointaines , barbares et étrangères où le saint nom de Dieu n'est
pas invoqué... »

En donnant cet extrait, l'auteur des Ursulines de Québec attribue
les lettres qui le contiennent à Henry IV, sans se rappeler que ce
monarque avait été assassiné cinq années auparavant, le \ o mai 1 6 1 o.



VII



moires ou des narrations de voyageurs, comme VA-
mérique septentrionale de la Potherie (i). »

M.Garneau, toutefois, ne ménage pas les louanges
au père Charlevoix. A mon sens, on pourrait beau-
coup rabattre de cet enthousiasme pour le célèbre jé-
suite, dont V Histoire de la Nouvelle-France, très-partiale,
très-crédule, d'une digestion laborieuse, est plutôt
l'œuvre d'un compilateur puisant à des sources, qu'il
n'indiquepastoujours,quecelled'un historien sérieux.
On peut s'étonner à bon droit que le révérend Père ne
souffle mot du frère Sagard , quoiqu'il daigne, ce-
pendant, raconter la mort du compagnon de ce der-
nier, le père Nicolas Vieil, qui se noya en 1625
dans la rivière des Prairies, non loin de Montréal et
près d'un village auquel depuis, et pour cette cause,
on a donné le nom de Sault au Récollet. De Sagard,
de son Histoire ou de son Voyage, rien (2). Bien plutôt,
Charlevoix laisse percer la joie qu'il ressent de l'ex-
clusion des PP. Récollets du Canada, en 1 63 5, et de
leur remplacement par les PP. Jésuites. Après avoir
raconté l'arrivée de ses confrères les PP. Brebeuf et
Ennemond Masse, il ajoute :

« Jusque-là, on avait plutôt préparé les voies à
l'établissement du Christianisme parmi ces sau-
vages que commencé une oeuvre qui demandait une

(1) Histoire du Canada, par Garneau; préface de la deuxième
édition. — Québec, 18^2.

(2) Soyons juste. Il veut bien \u\ consacrer dix lignes, mais
seulement dans ses Fastes chronologigues ! mais seulement pour le
taxer d'ignorance! J'y reviendrai dans le cours de cette étude.



VIII .

plus grande connaissance qu'on n'en avait encore
pu acquérir de leur langue, de leurs coutumes, de
leur croyance et de leur génie. Dans le séjour que
les PP. Récollets avaient fait parmi eux, ils en
avaient gagné quelques-uns à Jésus-Christ, mais ils
n'en avaient pu baptiser que très-peu (i). »

Les PP. Jésuites furent appelés en 1625 au Ca-
nada, sur la demande des PP. Récollets^ et principalement
sur la proposition du P. Sagard, pour seconder ceux-
ci dans leur mission ; on trouvera aux pages 789 et
790 de la nouvelle édition que nous publions une
lettre de remercîment du P. Lallemand au P. Pro-
vincial des Récollets, datée de Kébec, 28 juillet 1625.
Le F. Sagard parle longuement de l'arrivée des Jé-
suites dans la Nouvelle-France. Il dit (page 784) :
« Le choix que nous fismes desdit Pore (sic) Jésuites
« pour le Canada fut fort contrarié par beaucoup de
« nos amis, qui taschoient de nous en dissuader,
« nous asseurant qu'à la fin du compte ils nous met-
« troient hors de nostre maison et du pays , mais il
« n'y avoit point d'apparence de croire à ceste mes-
« cognoissance de ces bons Pères. » Il est donc -sur-
prenant que les Jésuites soient restés muets sur le
compte de Sagard, qu'on sache peu de chose de ce
chroniqueur si bon, si naïf, et que même dans la
volumineuse collection des Relations des Jésuites, depuis
i632 jusqu'en 1673, publiée à Paris et réimprimée il
y a quelques années à Québec, on chercherait vaine-

(1) Histoire et description de la Nouvelle-France, par le P. de
Charlevoix, de la Compagnie de Jésus, tome I, iiv. v, page 277,
édition de MDCCXLIV.



IX —

ment des détails relatifs à l'honnête auteur du Grand
Voyage au pays des Hurons ( i ) .

Nous sommes pourtant assurés que le lecteur nous
saura gré d'avoir réédité son œuvre et que l'historio-
graphe futur de l'Amérique y puisera de précieux
matériaux sur les régnicoles actuels et les aborigènes ;
car, ainsi que l'a judicieusement observé M. Gar-
neau, « les historiens de ce continent sont affranchis
des difficultés qui ont embarrassé pendant longtemps
ceux de l'Europe, par rapport à la question de l'ori-
gine des races dont descendent les différents peuples
coloniaux américains. Ils peuvent, en effet, indiquer
sans peine le point de départ du flot d'émigrants
dans les diverses contrées de l'ancien monde, et
suivre leur route jusque dans la plus obscure vallée
où un pionnier eût élevé sa hutte dans le nou-
veau. S'ils veulent remonter au delà, ils trouveront
tout fait par l'ardeur avec laquelle les Européens ont
travaillé à régler définitivement la question de leur
origine. Mais si cette grande tâche est finie pour eux,
il en reste une autre semblable à finir pour les indi-
gènes de l'Amérique, qui offre encore peut-être plus
de difficultés et qui a déjà exercé l'ingéniosité de
beaucoup de savants (2). »

A ce propos, nous désirons soumettre ici un cer-
tain nombre d'observations.

(i) Fait déplorable et singulier aussi : l'abbé Ferland, ce cher-
cheur infatigable, ce véritable et modeste savant, qui a tant fait
pour remettre en lumière l'histoire du Canada, l'abbé P'erland
paraît n'avoir lu jamais Sagard !

(2) Histoire du Canada, par Garneau : discours préliminaire, note.



II



Depuis quelques années les sciences ethnogra-
phique et philologique ont heureusement accompli
des progrès considérables, sérieux, qui permettront
de déchirer bientôt le voile dont sont couvertes les
pages de plusieurs grandes parties de l'histoire de
l'univers.

Ainsi, dernièrement encore , on entassait hypo-
thèse sur hypothèse, erreur sur erreur, pour prouver
que l'Amérique n'avait dû, n'avait pu être peuplée
que par des migrations, venues d'Asie, puis d'Eu-
rope. Qui n'a souri aux intempérances de pensée et
de langage de l'auteur des Recherches philosophicjues sur
Us Américains ? Ces pauvres Américains, il était bien dif-
ficile aussi de les reconnaître, de les avouer à la société
catholique du XV^ siècle et à celle des deux siècles
suivants ! Ils s'affirmaient envers et contre les Ecri-
tures. Fait inouï ! N'ayant pas pris droit de nais-
sance à la dispersion de la tour de Babel, il leur
était, de par l'Église, interdit ^'te, sauf pourtant
des esclaves. On sait que, si un pape avait déclaré
que l'Amérique ne pouvait exister, et avait, en con-
séquence, excommunié quiconque supposerait que la
terre possédât deux hémisphères habités par des



XI



« animaux raisonnables, » un autre pape (i), de par
son autorité pontificale , fit présent de l'Amérique à
un prince espagnol. La fine raillerie de François i*^^
à ce sujet est connue aussi. Quand on lui rapporta
que les Portugais et les Espagnols faisaient, en vertu
de cette bulle, main basse sur les immenses contrées
transatlantiques nouvellement découvertes, il dit à
Chabot, son premier amiral :

« Eh quoi! ils partagent tranquillement entre
eux toute l'Amérique sans souffrir que j'y prenne
part comme leur frère ! Je voudrais bien voir l'article
du testament d'Adam qui leur lègue ce vaste héri-
tage! »

Pour François , comme pour Isabelle , Ferdinand
et les monarques européens , comme aussi pour la
cour de Rdhie , les Américains étaient retranchés de
l'humanité. A peine le saint-siége daigne-t-il les
placer au niveau des singes ! Malgré les merveilles
de civilisation découvertes au Mexique , au Pérou,
au Chili, on s'obstina longtemps à leur dénier le titre
d'hommes. Et, comme nous le disions plus haut,
nombre de gens se refusent, même encore aujour-
d'hui, à admettre que l'Amérique a possédé, de long-
temps, une population indigène autochthone (2).

(i) Alexandre VI. Qui n'a lu son étrange bulle en date de 1493,
et commençant par ces mots : Mutu propriOj non ad vestram vcl alte-
rius pro vobis, etc. ?

(2) Il y a quelques années à peine, M. de Lamartine a osé
écrire et publier cette phrase incroyable : « Le globe est la pro-
priété de l'homme; le nouveau continent, l'Amérique, est la
propriété de l'Europe! »



— XII



III



La lumière pénètre néanmoins maintenant les té-
nèbres que les préjugés religieux avaient épaissies, à
plaisir, sur le berceau des Américains. Les inves-
tigations des curieux , les considérations des savants,
les torches du libre examen, ont porté la clarté dans
cette nuit profonde. Pour moi , je n'hésite pas à
me ranger à l'opinion du consciencieux explorateur
H. B. Schoolcraft. Les Américains ne sont pas un peuple
NEUF, mais un peuple dégénéré (i). Voilà le résumé de
sa pensée, la pensée aussi de l'archéologue D. B.
Warden , du professeur suédois Kalm , le premier
(^ui ait parlé des monuments anciens de la vallée des
États-Unis; voilà aussi l'idée de Douglass, de Carver,
Forster, Roberston, Humbolt, de tous ceux, en un
mot, qui se sont efforcés d'exhumer de ses forêts
millénaires, de ses interminables prairies mouvantes,
de ses vastes mers intérieures ou des abîmes de ses
fleuves-rois, le passé de l'homme sur le continent
américain.

Nouveau monde, l'a-t-on désigné. Oui, nouveau
pour ceux de nous qui l'ont retrouvé dernièrement ,

(i) Voyez Algie Researches, by Henry Rowe Schoolcraft.



— xiii



mais plus vieux que le nôtre peut-être aux annales
des âges. S'il est vrai que le crépuscule du soir enve-
loppe encore, pour les plus pénétrants , ces dolmens,
ces kroumleac'hs, ces tumuli, et cette cohorte de six
mille géants pétrifiés de la plaine de Carnac (i) , qui
arrêtent si souvent le voyageur en France et le plon-
gent en de longues rêveries ; s'il est vrai que l'histoire
gaélique soit encore un livre fermé aux plus érudits
de notre monde , quoique l'on ait ramassé , épars,
mutilés, quelques-uns de ses feuillets , tantôt sur un
point , tantôt sur un autre du globe, comme par
exemple en Bretagne, en Ecosse, dans les steppes de
la Russie, aux confins de l'océan Glacial ou à l'île
Tinian, ou à celle de Pâques , et jusque vers le pôle
antarctique , les mêmes ombres , mais aussi des mo-
numents fréquemment semblables , d'une antiquité
incalculée toujours, sedéployent sur la naissance, sur
l'industrie, des premiers habitants de l'hémisphère
occidental.

J'en veux vraiment donner témoignage plus com-
plet, plus détaillé, sans dépasser le cadre de cette
notice.

Dans son Hochelaga depicta, Newton Bos worth a
condensé la meilleure partie de ce qui avait été dit
et écrit sur les origines américaines. Empruntons-lui
quelques lignes :

ce Ceux, dit-il, qui ont examiné ces matières sont
d'avis que les tribus d'Indiens trouvées ici par Co-
lomb et les navigateurs qui lui succédèrent avaient

(i) La Bretagne, par L. F. Jehan (de Saint-Clavien).



XIV



été précédées par un peuple beaucoup plus avance
dans la civilisation et la science , sur les vestiges de
la puissance et de l'habileté duquel le jour s'est fait
de temps en temps. Les ruines des forts et des cités
sous la surface actuelle du pays, les tertres et les tu
muli au-dessus, ainsi que les ustensiles et les curio-
sités de diverses espèces qu'on en a tirés en diffé-
rents lieux , montrent que les arts y étaient prati-
qués sur une grande échelle, à des périodes précé-
dant l'origine généralement supposée de l'histoire
américaine. On a plausiblement soutenu l'idée que
quelques parties au moins de ce continent furent
connues des Norwégiens et des Danois, avant d'a-
voir été découvertes par le grand navigateur auquel
l'honneur en a été assigné depuis des siècles.... »

Après ces mots, Bosworth énumère ses preuves et
ses autorités sur ce qu'il nomme, à bon droit, les
Antiquités américaines. Si intéressante que soit sa narra-
tion, nous ne le suivrons pas, nous bornant à ren-
voyer à son livre le lecteur curieux d'approfondir le
sujet, ou bien aux Recherches sur les antiquités de l'Amé-
rique septentrionale, par D. B. Warden (i), ou encore
au mémoire présenté à la Société Géographique de
Paris, par M. G. F. Rafinesque, sur les antiquités
du Yucatan et de Ghiapa (2). Gependant, il m'est
impossible de ne pas rapporter le fait suivant, signalé

(i) Extrait du 2^ volume des Mémoires de l'Académie des
Sciences de l'Institut de France.

(2) On consultera aussi avec fruit les Cités et Ruines américaines
par D. Charnay, avec un texte par M. Viollet Le Duc.



XV

par Warden, et dont je fais aussi mention dans mon
ouvrage les Indiens Rouges.

Vers 1825, en creusant une cave à Fayetteville,
sur l'Elk (États-Unis) , à une petite distance d'une
ancienne fortification, on trouva une pièce de mon-
naie, qui dut être frappée, comme l'indique l'in-
scription, vers l'an i 5o de l'ère romaine.

Elle porte d'un côté :

Antoninus Aug. Pius P. P. Ill cos.
Et de l'autre :

AURELIUS CiESAR AVG. P. III COS,

Signifiant :
Antoninus Augustus Pius , princeps^ pontifex, tertium consul;

Et:

Aurelius C<£sar Augustus, pontifex^ tertium consul.

L'authenticité de cette découverte est incontestable.
Sans enlever à l'œuvre glorieuse de Colomb aucun
de ses mérites, elle semble démontrer que des Eu-
ropéens avaient abordé en Amérique bien kvant le
hardi, pilote génois. Mais, quant à l'ancienneté de la
civilisation américaine, elle est éloquemment et briè-
vement frappée au sceau de la vérité dans cette ré-
flexion d'un savant de Boston:

« Quelque étrange que cela paraisse, l'Amérique
possède des antiquités si considérables, si belles et si



' — XVI —

majestueuses qu'on les peut mettre en parallèle avec
celles de Thèbes ou de Ninive. Des ruines d'an-
ciennes cités de proportions colossales; des forti-
fications , tombeaux et pyramides ; des temples bâtis
avec des pierres taillées, indiquant un goût raffiné
pour l'architecture, et ornés de figures d'hommes ou
d'animaux finement sculptées ; de vastes autels dé-
corés d'hiéroglyphes, rappelant sans doute la mémoire
de ceux qui les ont élevés, mais que personne encore
n'a pu déchiffrer ; des restes de palais séculaires, cou-
verts de merveilleux spécimens de sculpture et de
peinture , avec d'autres marques de grandeur an-
cienne, nous prouvent que ce continent n^est point un monde
nouveau, mais qu'un empire puissant existait ici à une
époque très-reculée, qu'il regorgeait de populations
profondément versées dans les arts, et jouissant avant
la découverte des Européens d'un état de civilisation
bien supérieur à ce que nous avons été induits à
concevoir... »

Plus loin, après avoir parlé des antiques cités mexi-
caines, le même narrateur s'écrie :

« On a des preuves suffisantes pour attester que ces
villes étaient en ruines, il y a au moins seize ou dix-
huit cents ans. A Palenqué, a crû un cèdre immense
dont les racines énormes enchâssent ses ruines.
Toute la ville est couverte d'acajous et de cèdres d'une
grosseur incroyable. Les cercles concentriques de
quelques-uns de ces arbres ayant été comptés, il a été
reconnu qu'ils avaient plus de neuf cents ans, et on
est convaincu par des indices sûrs qu'une généra-
tion' d'arbres de même essence, de même force, les a



— XVII —

précédés. Qu'ils sont peu nombreux cependant ceux
qui pensent que l'Amérique est un vieux territoire,
siège d'un ancien et magnifique empire! Mais les
faits se dévoilent chaque jour aux yeux du monde
étonné, et l'on espère que l'esprit d'investigation qui
semble animer maintenant tous les gens instruits
répandra bientôt quelques lumières sur l'histoire
de cette remarquable région (i). »



ÏV



Voilà pour l'ancienneté de l'homme civilisé dans le
nouveau monde. Un coup d'œil à présent sur les
modifications qu'il a reçues des migrations inté-
rieures et des envahissements extérieurs.

Par le nord, par le détroit de Behring, l'Amérique
touche à l'Asie. Beaucoup de géologues pensent,
avec une raison apparente , qu'en des temps plus ou
moins reculés , les deux continents n'en formaient
qu'un. Leur séparation serait le fait d'un cataclysme
terrestre. Quoi qu'il en soit, les populations améri-
caines et asiatiques ont eu et ont encore de nom-
breux rapports, de profonds mélanges. Les secondes,
toutefois, refoulées aux extrémités de leur territoire,
sous un climat et en des régions glaciales, durent,

(i) Voir la Ruche littéraire et politiquej imprimée à Montréal
(Canada), n" de septembre 1854.



XYIII



plus que les premières , tenter des incursions chez
leurs voisins. Si je ne me trompe, elles envahirent
l'Amérique par deux voies et en deux courants, dont
l'un suivit les rives de l'océan Glacial et parcourut
le littoral jusqu'au cap Farewell , à la pointe méri-
dionale du Groenland , tandis que l'autre, ou mieux
inspiré, ou mieux servi par le hasard , se répandait
vers les bords du Pacifique. Épopée bizarre peut-
être , intéressante à coup sûr, que celle de cette
double migration.

Voyez-vous ces gens du Nord, ces corps durs, las
d'étouffer dans leurs peaux de bétes, dans leurs
yourtes, dans leurs caves de neige , s'ébranlant à la
conquête du soleil? Et ils s'en vont sans armes,
les pauvres pêcheurs 1 aussi bien ceux qui s'avan-
cent par l'est que ceux qui marchent à l'ouest.
Un canot de peau de phoque et d'ossements de ba-
leine, — kaiak ou konè pour les hommes, ommiah
pour les femmes, — voilà le véhicule. Instruments,
outils, engins de guerre, point. Assurément, je ne
donnerai pas ce titre à la lance, au javelot, flèche ou
harpon dont ils attaquent les monstres de la mer !
S'ils savent les mettre, et avec une dextérité merveil-
leuse, au service de leur prodigieux estomac (i), ils
ignorent, ces simples, même de quelle utilité ils peu-
vent être dans leur entreprise. Grande, difficile, pé-
rilleuse , cette entreprise ! Qu'ils prétendent border



(i) Sir George Simpson, gouverneur de la baie d'Hudson, dont
la parole ne saurait être mise en doute, déclare que les habitants
de l'extrême Sibérie estiment un homme en raison de la capacité
de son estomac. Plus loin, il ajoute qu'ayant voulu expérimenter



XIX



le Pacifique ou l'Atlantique, des occupants anté-
rieurs les verront arriver d'un œil jaloux. Les re-
pousser, les chasser du territoire malgré son immen-
sité, les exterminer, pour eux, sera un devoir, une
gloire ! Et ceux-ci , ils sont chasseurs , tous ! ils ai-
ment, ils exaltent la guerre , le meurtre de l'homme
par l'homme ! Et parmi eux les riverains du Paci-
fique, j'en vois d'habiles dans les arts et dans les
sciences. Ces fastueuses cités du Mexique, dont il ne
nous reste plus que des ruines colossales, n'auraient-
elles pas eu alors pour les nomades de l'extrême
Tartarie , comme de l'extrême Sibérie, l'attrait
qu'ont aujourd'hui pour les hordes 'du Nord , les
Northmen modernes, Paris, Londres, nos opulentes,
nos fascinatrices capitales de l'Europe occidentale ?

Ah ! c'est la vie , le plaisir , la joie , c'est le soleil
qu'ils cherchent, qu'ils veulent obtenir à tout prix,
les humains , surtout les déshérités de la nature !
Au littoral de la mer Pacifique, ils admirent le
pourpre, l'or du couchant, rêvent à ses splendeurs ,
à ses mystères; sur les glaciers du Groenland, ils
s'animent, ils se réchauffent à ses feux, à ses éblouis-
sants rayons. Groenland, Terre verte, non; mais



cette capacité, il choisit dans un village deux individus jouissant
de quelque réputation [a tolerable reputation) et qu'il leur fit servir
à chacun trente-six livres de bœuf bouilli et dix-huit de beurre
fondu. Au bout d'une heure, ils avaient avalé environ la moitié
du solide et du liquide sous les yeux de sir George Simpson.
Deux témoins sûrs qu'il laissa près d'eux lui certifièrent, deux
heures après, que ces voraces avaient alors englouti le tout. — Nar-
rative of ajourne) round the world, etc., par Sir George Simpson.



XX



Grianland, Terre d'Apollon, du midi, terre du
soleil (î).

. Vous la trouveriez ingrate , affreuse , mortelle , cette
terre! A nos emigrants, c'est une terre de Chanaan.
Pied à pied , pouce à pouce , ils disputent les neiges ,
ils conquièrent les glaces. C'est qu'il y a là un
homme, un homme terrible, le propriétaire par droit
d'ancienneté; l'homme rouge, grand, svelte, fort,
agile, tout muscles et nerfs, nourri des chaudes
viandes du gibier, qui a horreur autant que jalousie
de cet être informe, replet, lourd, repu de graisse et
d'huile , venu , il ne sait d'où , pour usurper son
droit exclusif à la chasse.

Bernard O'Reilly a compris ce drame sublime,
sanglant ; en quelques lignes il l'explique dans son
ouvrage sur le Groenland.

Les emigrants (Uskimè, Esquimaux, Gens de
l'Eau, et non mangeurs de viande crue, comme l'ont
prétendu Charlevoix et tant d'autres après lui)
« étaient, dit-il, impropres à s'associer avec leurs nou-
veaux voisins. Il en résulta que les Indiens rouges,
comme on les appelle , qui vivaient entièrement des



(i) Pendant les deux mois d'été, les feux du soleil sont brû-
lants au Groenland ; aussi les naturels ont-ils appelé cette contrée
Succanunga^ mot composé signifiant Terre du Soleil. Lorsqu'ils
découvrirent le Groenland, les Celtes le nommèrent Grianlandj ce
qui dans leur langue voulait dire Terre d'Apollon ou du Soleil,
d'où, par corruption, les Danois firent Groenland (Terre verte;*,
désignation qui me paraît absurde, si elle n'est fort ironique, pour
un pays relativement aussi dépourvu de végétaux, de verdure,
que le Succanunga.



XXI



produits de leur chasse, attribuaient d'ordinaire aux
méfiants Esquimaux chaque changement défavo-
rable de temps qui pouvait nuire à cette chasse. De
là des guerres, lesquelles, jusqu'à ce jour, se sont
poursuivies avec une acharnée et furieuse âpreté.
L'aspect de l'Uski, engoncé dans ses pelleteries , la
tête enfouie dans un capuchon , le maintien bas , sans
aucun air belliqueux , faisait un contraste bien remar-
quable avec l'homme rouge , de stature élevée , gra-
cieuse , accoutumé à la guerre , impatient de l'intru-
sion (i). »

Cependant les Uskimè parviennent à s'imposer. La
force latente, inéluctable, de l'inertie, les sert mieux
que la valeur des armes. De même que la goutte
d'eau sans cesse renouvelée creuse , perce le granit ,
de même , par leur renouvellement constant , ils
finissent par entamer les glaces de l'Amérique sep-
tentrionale et y implanter leur race.



Pour la bande immigrante qui a pris par l'ouest,
par la rive occidentale de l'Amérique, pas meilleur
accueil. Je vois là , le long de cette côte comprise



(i) Greenland, the adjacent seas y and the Nord-West Passage to
the Pacific Ocean, etc., par Bernard O'Reilly, Esq. New-York,
1818.



XXII



entre les Montagnes Rocheuses et la mer , depuis
l'embouchure de la rivière Mackenzie jusqu'au
golfe de Californie (i), une population étrange, sau-
vage, féroce, ayant teinte et notion des arts cepen-
dant. Pour la portion cantonnée entre l'île de Van-
couver et le groupe des Alëutiennes , du 40° au 5 5"
de latitude, si vous voulez, fut-elle le produit d'une
expatriation mexicaine? Une invasion, une révolution
inconnue, un douloureux exode, l'a-t-il poussée sous
ce ciel dur, métallique? on ne sait encore. Des nau-
frages l'ont-ils portée en partie de l'archipel Sandwich
sur cette côte désolée? on le soupçonne. Rien de
positif toutefois , rien de prouvé. Les voyageurs qui
ont exploré lepays, Vancouver, Cook, Dickson, Pages,
Marchand, notre si regretté La Peyrouse, sir G. Simp-
son, tous ont été frappés de l'intelligence artistique
des naturels à certains égards. Ils fabriquaient les
étoffes à la manière des habitants de la Nouvelle-
Zélande, dit Cook. « Ils savent aussi peindre, ajoute-t-il
quelques pages plus loin ; et l'on voit sur leurs cha-
peaux toutes les opérations de leur pêche dessinée ;
nous avons vu deux figures peintes sur leurs meubles
et sur leurs effets (2). » Des tableaux sur bois, des
monuments d'iine exécution vraiment remarquable et

(1) Voyages d'Alex. Mackenzie dans l'intérieur de l'Amérique sep-
tentrionakf 1789-92-95.

(2) Collection des Voyages, rédigée par M. Bancarel, tome II,
p. 226. Consulter aussi Duflot de Mofras. Moi-même, dans le
cours de mes voyages en Amérique, j'ai eu occasion d'admirer
souvent l'industrie des indigènes de la Colombie et de la Nouvelle-
Calédonie.



XXIII

probablement d'une haute antiquité, ont été trouvés
chez eux. Aussi, un ethnographe, qui fait autorité
dans la science, a-t-il cru pouvoir émettre les obser-
vations suivantes :

a Le lecteur curieux de remonter au principe des
choses, étonné de voir, chez cette peuplade de Nootka
ou du roi Georges , des meubles chargés d'ornements
divers, de ciselures en creux et en relief, qui ne sont
pas dépourvus d'agrément ni d'une espèce de per-
fection; surpris de voir l'architecture , la musique ,
la peinture, presque tous les arts de l'Europe, réunis
chez des Indiens qui , sous d'autres rapports , lui
offrent l'état de sauvages , se demande à lui-même :
Quelle est donc l'origine de ces habitants? MM. Jean
Reynhold Forsteret de Fleurieu ont essayéde résoudre
ce problème, et leurs conjectures ont le mérite de la
vraisemblance.

« Selon ces savants, tout semble prouver que le
nord de l'Asie est la mère-patrie des Indiens de
Nootka; telle était même la croyance des premiers
Mexicains sur leur propre origine.... Anderson, qui
était du troisième voyage de Cook , et qui a dressé le
vocabulaire de la langue de Nootka, y trouve la
conformité la plus grande avec plusieurs expressions
mexicaines.... (i). »

Je n'insisterai pas davantage sur ce sujet. Mais
n'est-il pas évident que la lutte dut être longue aussi
et furieuse entre les envahisseurs et les envahis, en

(i) Bancarel, tome X, p. 232-3, note.



XXIV

quelque temps qu'elle eût lieu et à quelque race du
Nord, de l'Est ou de l'Ouest qu'ils appartinssent les
uns et les autres ?

Néanmoins, ici, à l'Occident, comme là- bas, à
l'Orient, la victoire resta définitivement aux mains
des hommes du Nord.



VI



Fait étrangement mystérieux, fatal, pensent quel-
ques-uns : ces hommes du Nord , ces usurpateurs , ils
vont être un jour chassés, exterminés par d'autres
hommes du Nord, leurs compatriotes, souvent revenus
après de lointaines, d'immenses pérégrinations, de
fondamentales modifications, d'un point opposé (i).

Quelle destinée l'avenir couve-t-il , en son sein ,
pour nous habitants de l'Europe occidentale?

Si, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, les
Northmen reprennent le chemin , la route de l'Amé-
rique septentrionale; s'ils soumettent, accaparent,
colonisent l'Islande et le Groenland, dès le quinzième
siècle, les Anglo-Saxons, les Normands de l'Angle-
terre et de la France , traverseront l'Atlantique , puis

(i) Les Espagnols, les Portugais, les conquérants de l'Amé-
rique méridionale, ne sont point mon objet, mais facilement je les
montrerais vaincus, déjà aujourd'hui, par la race normande.



XXV



l'autre hémisphère , et s'élèveront bientôt en fondant
des empires jusqu'au détroit de Behring.

Noble tableau que celui dont je ne puis esquisser
que bien faiblement les lignes principales 1

A la fin du dix-septième siècle, après avoir été
séparés, secoués, disséminés, durant des milliers
d'années, nos gens , faisant un pas de plus, se retrou-
veraient à leur foyer primitif , au départ de cette pro-
digieuse carrière !

D'une main sûre , je crois, Forster a retracé leur
itinéraire. Sans revenir sur les allusions de ceux que
nous nommons les Anciens , sans rappeler ici Ono-
macrite, Antoine Diogène , Aristote, Strabon , Pline
et Sénèque , je résumerai succinctement les chapitres
que consacre à l'Islande et au Groenland l'auteur de
V Histoire des découvertes et voyages faits dans le Nord (i).



VII



La tradition chante la découverte de l'Islande par
des pirates danois, dès une époque immémoriale ; et
l'histoire affirme que « vers 86 1 , un de ces pirates,
nommé Naddodd, fut jeté par une tempête dans une
île inconnue et l'appela Schnee, ou Snow-Land (pays

{]) Histoire des découvertes et voyages faits dans le Nordy par
J.-B. Forster, mise en français par M. Broussonet. Deux vol.
Paris, M.DCC.LXXXVIII.



XXVI

des neiges), a cause des ntiges dont les hautes mon-
tagnes de cette île étaient couvertes. » Des naviga-
teurs suédois la visitent ensuite; l'un d'eux, Flock,
change son nom en celui d'Iceland (Islande), île de
glace, « qu'elle a toujours porté depuis. » Enfin,
dans l'année 874, deux Norwégiens, Ingolf et son
ami Lief, entreprennent de s'y établir et réussissent à
y jeter les bases d'une colonie (i).

La subjugation dé l'Islande par les Européens
entraînait naturellement celle du Groenland , c'est-à-
dire de la partie la plus septentrionale de ce continent
que six siècles plus tard on appellera Nouveau -
Monde ou Amérique.

Forcés par leur situation et le besoin de demander
leur subsistance à la mer , les Normands avaient fait
de grands progrès dans l'art maritime, alors même
qu'il se traînait dans l'enfance chez les peuples les
plus civilisés de l'Europe.

« La construction des vaisseaux du Nord était
totalement différente de celle que les Grecs et les
Romains avaient adoptée. Les vaisseaux du Nord
étaient construits du plus fort chêne qu'on pouvait



(1) « Ceux qui découvrirent cette île y trouvèrent des livres
irlandais, des crosses d'évêque, etc., ce qui leur fit croire que
quelque peuple d'Irlande y avait autrefois habité. Mais il me pa-
raît plus probable que des pirates normands auront fait une
descente en Irlande, d'où ils auront remporté un grand butin, et
que, surpris par la tempête, ils auront été poussés en Islande,
comme Naddodd, et qu'ils y auront laissé ces différents objets. »
(FORSTER, tome I, pag. 84-8 j.)



XXVII



trouver, et ils avaient la proue et la poupe très-
élevées. Ceux de la Méditerranée, au contraire»
étaient bas et plats et principalement poussés par des
rames. Toute leur structure semblait aussi plus
légère que celle des vaisseaux du Nord. Ceux-ci,
destinés à faire de longues expéditions , étaient tou-
jours pontés , tandis que ceux qu'on employait dans
la Méditerranée ne l'étaient que dans quelques cas
particuliers. C'est pourquoi les écrivains de Rome ne
manquent jamais de nous apprendre s'il y a des vais-
seaux pontés dans une flotte, et de distinguer avec
soin ceux qui le sont de ceux qui sont découverts.

a Ces connaissances dans la navigation que possé-
daient les nations du Nord , jointes à une fréquente
pratique, rendaient ces peuples remuants, très-
propres à vivre sur mer, et favorisaient infiniment
leur goût pour les excursions maritimes. Les immenses
richesses que la plupart des aventuriers de cette
nation avaient acquises par leurs pirateries, la célé-
brité qui accompagnait toujours les vaillantes actions
sur mer, leur religion même, qui savait si bien
inspirer le courage et l'intrépidité, donner l'espoir
d'une récompense délicieuse à ceux qui mouraient
dans les combats, et le bonheur d'être réunis à
Othine, dans le Walhalla, où ils boiraient dans les
crânes de leurs ennemis l'hydromel et la bière que
verserait la belle Walkyriurs, et de manger la chair
rôtie du sanglier sauvage Scrimner , tout cela était
bien fait pour inspirer aux hommes du Nord la con-
fiance la plus audacieuse et le courage d'entreprendre
les plus dangereuses expéditions navales dès qu'ils
avaient l'espérance d'acquérir de la gloire. »



XXVIII



C'est de la sorte qu'en 982 le bannissement de l'un
d'eux, Eric Rauda (le Rouge) amène la découverte,
puis le peuplement par les Européens, de la plage
groënlandaise. Environ vingt ans après, Leif, fils
d'Eric, trouva le Vinland (Terre de la Vigne), c'est-
à-dire Terreneuve. Snoro Sturleggen nous l'apprend
dans sa Saga ou Chronique du roi Olaus (i).

«Dès lors, écrit Chateaubriand, le Vinland est
fréquenté des Groënlandais. Ils y font le commerce
des pelleteries avec les sauvages. L'évêque Eric, en
1 1 2 1 , se rend du Groenland au Vinland pour prêcher
l'Évangile aux naturels du pays.

« Il n'est guère possible de méconnaître à ces détails
quelque terre de l'Amérique du nord, vers les 49°
de latitude, puisqu'au jour le plus court de l'année
noté par les voyageurs , le soleil resta huit heures sur
l'horizon. Au 49^ degré de latitude on tomberait à
peu près à l'embouchure du Saint- Laurent. Le 49^
degré vous porte aussi sur la partie septentrionale de
l'île de Terreneuve (2). »

Roberston et Pinkerton étaient d'opinion que
Terreneuve fut d'abord colonisée par lesNorwégiens,
et le dernier pense que les Indiens Rouges qui habi-
taient cette île, à l'arrivée de Cabot, en 1497, des-



f i) Voir le Speculum Rcgaky attribué par Torfœus à ce vieux
chroniqueur. On peut aussi consulter M. X. Marmier, Lettres sur
ilslande.

(2) Chateaubriand, Voyage en Amérique, préface.



— XXIX

cendaient de ces Norwégiens qu'Eric , évêque du
Groenland, vint réformer au Vinland en 1221 (i).

Ces colonies prospérèrent pendant de longues
années ; elles s'étendirent à l'Ouest , s'éparpillèrent
sur les bords de la baie d'Hudson, du golfe Saint-
Laurent, y jetèrent les germes de la religion chré-
tienne (2), puis elles disparurent, détruites sans
doute par les naturels, les Skrelling, ces hommes de
souche tartare , les maîtres du sol alors, « Et quoi-
que une communication fût encore conservée pendant
des siècles entre la côte orientale du Groenland et
quelques parties du territoire danois , cependant cette
communication fut interrompue vers la fin du qua-
torzième siècle par des masses accumulées de glaces
qui formèrent une impénétrable barrière autour de
la rive (3). »

L'effroyable peste de i3 5o contribua fatalement
peut-être aussi à la ruine de ces florissants établisse-
ments, dont on retrouve encore des vestiges dans
le Vieux et le Nouveau-Groenland.

Les îles de Friesland, — avec ces cent villes aujour-
d'hui englouties dans l'océan, — et d'Estotiland, sont

(1) Voyez Montgomery Martin, Colonies of the British Empire,
Voyez aussi mes Indiens Rouges (collection des Drames de l'Amé-
rique du Nord).

(2) Quand les Français découvrirent la Gaspésie et l'Acadie, ils
trouvèrent encore des croix plantées sur les hauteurs. Voir la
Nouvelle relation de la Gaspésie, par le père Chrestien Le Clercq.
Paris, M.DC.XCI.

(5) Description du Groenland, par le missionnaire Hans Egède.



XXX



reconnues vers ce temps. Une escadre de douze bar-
ques, dépêchée de Friesland , explore un vaste pays
appelé Drogio. Drogio est certainement un nom nor-
mand, dit un auteur américain célèbre (i), car nous
voyons que Drogo était un chef des Normands contre les
anciennes baronies de l'Italie vers 787. On présume
que Drogio était le continent de l'Amérique. Le
voyage de l'escadre eut lieu, paraît-il, vers i354,
plus de cinquante ans après la découverte de l'aiguille
magnétique, arrivée en i3oo.

Une tempête jeta la flottille sur la côte de Drogio.
Les naturels étaient cannibales. Ils n'épargnèrent les
naufragés qu'à cause de leur habileté à la pêche.
Ceux-ci remarquèrent que Drogio était un pays d'une
immense étendue , ou plutôt un nouveau monde ; que les
habitants étaient nus et barbares , mais que plus au
Sud-Ouest, il y avait une région plus civilisée et un
climat tempéré où les naturels avaient connaissance
de l'or et de l'argent , vivaient dans des villes , éle-
vaient des temples splendides aux idoles et leur
sacrifiaient des victimes humaines.... (2).

A ce tableau, qui ne reconnaîtra le Mexique, la
Floride ou la Louisiane ici, la Nouvelle- Ecosse ou
la Nouvelle- Angleterre plus haut ?

Autour de ces découvertes , il se fit si peu de bruit
cependant, on y attacha si peu d'importance, qu'elles

(1) Washington Irving, Vic de Colomb.

(2) Pour plus amples détails, je renvoie à la relation des frères
Zeno, imprimée en 1 5 $8 à Venise, dans un recueil intitulé Décou-
verte des îles de Frieslanda, Eslanda, eic.j reproduite dans le Recueil
des navigations dé Ramusio.



XXXI

ne nous apparaissent qu'à travers la pénombre
légendaire. Mais bientôt , comme une éclatante fan-
fare allait retentir dans le vieux monde étonné, ravi,
la nouvelle de l'entreprise merveilleuse conçue et
exécutée par Christophe Colomb.



VIII



« Ne disputons point à un grand homme l'œuvre
de son génie , dit Chateaubriand dans son magnifique
langage. Qui pourrait dire ce que sentit Christophe
Colomb lorsque, ayant franchi l'Atlantique, lorsque
au milieu d'un équipage révolté, lorsque prêt à
retourner en Europe sans avoir atteint le but de son
voyage , il aperçut une petite lumière sur une terre
inconnue que la nuit lui cachait 1 Le vol des oiseaux
l'avait guidé vers l'Amérique; la lueur du foyer d'un
sauvage lui découvrit un nouvel univers. Colomb
dut éprouver quelque chose de ce sentiment que
l'Écriture donne au Créateur, quand, après avoir
tiré la terre du néant, il vit que son ouvrage était bon :
Vidit Deus quod esseî bonum. Colomb créait un monde.
On sait le reste : l'immortel Génois ne donna
point son nom à l'Amérique ; il fut le premier Euro-
péen qui traversa, chargé de chaînes, cet océan dont
il avait le premier mesuré les flots. Lorsque la gloire
est de cette nature qui sert aux hommes, elle est
presque toujours punie. »



— XXXII —

Réflexion bien amère , trop vraie , hélas ! On sait
l'odyssée de Colomb ; on l'a entendu frapper, épuisé
de fatigue, de faim, au couvent de la Rabida, proche
Palos ; on a écouté ses savants entretiens avec le moine
Juan Perez, le médecin Garci Fernandez et le hardi
navigateur Martin Alonzo Pinzon; puis on 'l'a vu
s'embarquer sur le Pinto et aborder dans cette féconde
terre d'Amérique à laquelle l'ingratitude de ses con-
temporains lui refusa même l'honneur de donner son
nom. Puis on a admiré sa persévérance, sa fermeté
dans l'affliction , comme la hauteur de son génie.
L'homme privé s'est montré aussi grand peut-être
que l'homme public. Ce n'est pas moi, assurément,
qui tenterai jamais d'arracher une feuille à la noble
couronne que la postérité a si justement placée sur la
tête de Christophe Colomb. La plupart de ses compa-
gnons : Alonzo de Ojeda, Pedro A. Nino, Christ
Guerra , Vicente Yanez Pinzon , Vasco de Balboa ,
Ponce de Léon, sont dignes aussi, malgré leurs
fautes, de grands éloges. Je me sens prêt à endosser
les paroles de Pierre Martyr (i) : « Pour déclarer ici
mon opinion, tout ce qui a jusqu'à présent été décou-
vert par les fameux voyages de Saturne et d'Hercule
et de ceux que l'antiquité honorait comme dieux pour
leurs actes héroïques , semble affreux , petit et obscur ,
si on le compare avec les victorieux travaux des
Espagnols. »

On les a violemment accusés, et en toute justice,
d'avoir, par rapacité, porté la flamme, le glaive, la

(i) P. Martyr, Décad. III, c. 4. Je n'ai pas le texte sous les
yeux, mais la traduction anglaise de Loke.



XXXIII —

destruction dans ces riches contrées, au milieu de
ces populations douces, hospitalières pour la plupart,
— toutes incapables de résister aux armes des Euro-
péens. Mais peut-être les accusateurs n'ont-ils pas,
dans leur réquisitoire, tenu assez compte de l'esprit
qui dominait le monde catholique à cette époque.
Un observateur très- fin, un historien consciencieux,
Washington Irving, a fort nettement esquissé la so-
ciété espagnole au temps de Colomb.

Écoutons-le.

« La conquête de Grenade mit fin aux guerres de
la Péninsule entre les chrétiens et les infidèles :
l'esprit de la chevalerie espagnole fut soudainement
ainsi privé de sa sphère accoutumée d'action ; mais
il avait été trop longtemps nourri et stimulé pour
s'eflacer soudainement aussi. La jeunesse delà nation,
encouragée aux aventures audacieuses, aux exploits
héroïques, ne pouvait se réduire aux occupations
tranquilles et régulières de la vie commune ; mais
elle soupirait pour un nouveau théâtre d'entreprises
romanesques.

« C'est alors que le vaste projet de Colomb fut
effectué. Son traité avec les souverains fut, en quel-
que sorte , signé de la même plume qui avait souscrit
la capitulation de la capitale mauresque ; et l'on peut
presque dire que sa première expédition partit de
dessous les murs de Grenade. Beaucoup de jeunes
cavaliers qui avaient essayé leur épée dans cette mé-
morable guerre , encombrèrent les navires des décou-
vreurs , pensant qu'une nouvelle carrière leur était
ouverte dans les armes, — une sorte de croisade dans
des régions d'infidèles splendides et inconnues. »



XXXIV

Croisade I voilà la révélation , et , pour ces fana-
tiques Espagnols, la justification d'une partie des
monstruosités dont ils se souillèrent dans les Indes
occidentales. Et voilà aussi pourquoi ils échouèrent,
avec les gens du Sud , à fonder des empires durables
dans ces régions privilégiées , tandis qu'à une autre
extrémité du nouveau monde , froide , déshéritée ,
pour laquelle la nature semblait s'être montrée une
marâtre , les hommes du Nord arrivaient insensible-
ment, s'établissaient, et, à travers les neiges, les
glaces , à travers les sombres forêts , jetaient dans le
sol d'indestructibles racines. Aux brillants enfants
du Midi il fallait de l'or, des pierreries, quelques
fruits délicats et rafraîchissants ; aux grossiers Nor-
mands , il fallait de rudes vêtements , une nourri-
ture forte. Ils ont colonisé ceux-ci , ils ont cultivé
la terre , ils l'ont rendue productive : la terre les a
aimés , ils sont restés ; les autres l'ont dépouillée , ra-
vagée : elle, lasse, irritée, a fini par les repousser (i).

(i) L'idée de colonisation, les Espagnols l'eurent-ils? J'en laisse
juges ceux qui liront le document suivant, a proclamation adoptée, »
dit W. Irving, par les découvreurs espagnols dans leurs invasions
des pays indiens.

a Moi, Alonzo de Ojeda, serviteur des puissants rois de Castille
et Léon, civilisateurs des nations barbares, leur messager et capi-
taine, vous notifie et fais connaître, en la meilleure manière que
je puis, que notre Dieu et Seigneur, seul et éternel, a créé les
cieux et la terre, et un homme et une femme, dont vous et nous
et tous les peuples de la terre avons été et sommes les descendants
procréés, et tous ceux qui viendront après nous ; mais le vaste
nombre de générations qui ont procédé d'eux, dans le cours de
plus de cinq mille ans qui se sont écoulés depuis la création du



XXXV



IX



J'en voulais venir là.

N'eût-elle pas été favorisée par la puissante et géné-
reuse initiative d'Isabelle de Castille, n'eût-elle pas

monde, fait qu'il est nécessaire que quelque race humaine se dis-
perse dans une direction et une autre dans une autre^ et qu'elles
se divisent en beaucoup de provinces et royaumes, parce qu'elles
ne pourraient se nourrir et conserver dans un seul. Tous ces peu-
ples ont été mis à charge par Dieu notre Seigneur à une seule
personne, nommée saint Pierre, qui a été ainsi fait seigneur et
supérieur de tous les peuples de la terre et chef de toute la famille
humaine, à qui tous doivent obéir, partout où ils vivent et quelle
que soit leur loi, secte ou croyance ; il lui a aussi donné tout le
monde pour son service et sa juridiction, et quoiqu'il ait désiré
qu'il établît sa chaire à Rome, comme un lieu très-convenable
pour gouverner le monde, cependant il a permis qu'il établît sa
chaire en toute autre partie du monde, et jugeât et gouvernât
toutes les nations Chrétiennes, Mauresques, Juives, Gentiles et
toute autre secte ou croyance qui puisse exister. Cette personne
est dénommée Pape, c'est-à-dire admirable, suprême, père et gar-
dien, parce qu'il est le père et gouverneur de tout le genre humain.
Ce Saint Père fut obéi et honoré comme seigneur, roi et supé-
rieur de l'univers par ceux qui vécurent de son temps, et, de la
même manière ont été obéis et honorés tous ceux qui ont été élus
au pontificat ; et ainsi il en a été jusqu'au jour présent et il en sera
jusqu'à la fin du monde.

« Un de ces pontifes, dont j'ai parlé comme seigneurs du monde,
a fait donation de ces îles et continents de la mer océane et de tout
ce qu'ils contiennent aux rois catholiques de Castille, qui, à cette



XXXVI



été accomplie par le vaste génie de son protégé , la
découverte du nouveau monde, aurait encore été
pour nous , Européens occidentaux , réalisée vers la
fin du XV^ siècle; car, alors que, opiniâtrement,
Christophe Colomb postulait à la cour d'Espagne,
son frère Barthélémy se rendait en Angleterre , chez
les hommes du Nord , pour les convertir à l'idée de



époque, étaient Ferdinand et Isabelle, de glorieuse mémoire, et à
leurs successeurs, nos souverains, suivant la teneur de certains
papiers rédigés à cet effet (que vous pouvez voir si vous le dési-
rez). Ainsi, Sa Majesté est roi et souverain de ces îles et continents
en vertu de ladite donation, et presque tous ceux à qui cela a été
notifié ont reçu Sa Majesté , ont obéi et servi Sa Majesté et lui
obéissent et la servent à présent. Et, en outre, comme bons sujets,
et avec bon vouloir, et sans résistance ou délai, du moment où ils
ont été informés de ce qui précède, ils ont obéi aux religieux en-
voyés parmi eux pour prêcher et enseigner notre sainte foi ; et de
leur franche et agréable volonté, ils sont devenus Chrétiens et
continuent de l'être. Et Sa Majesté les a reçus obligeamment et
bienveillamment et a ordonné qu'ils fussent traités comme ses
autres sujets et vassaux. Vous êtes aussi requis et obligés de faire
de même. C'est pourquoi, de la meilleure manière que je puis, je
vous prie et je vous conjure de bien considérer ce que je dis et de
prendre tout le temps nécessaire pour comprendre le sujet et en
délibérer, et de reconnaître l'Église pour souveraine et supérieure
du monde universel, et le suprême pontife, appelé le Pape, en son
nom, et Sa Majesté en sa place, comme supérieur et souverain roi
de ces îles de terre ferme en vertu de ladite donation, et consentir
à ce que ces pères religieux vous prêchent les choses susdites ; et
si vous faites ainsi, bien vous ferez, et ferez ce à quoi vous êtes
tenus et obligés, et Sa Majesté, et moi en son nom, vous recevrons
avec tout l'amour et la charité dus, et vous affranchirons vous,
vos femmes et vos enfants de la servitude , afin que vous puissiez



— XXXVII

Christophe. Mais il est pris par des pirates, pillé, et
n'arrive sur les côtes de la Grande-Bretagne que
privé de toute ressource pécuniaire. Il ne se décou-
rage pourtant pas, se met au travail et achève, le
21 février 1480, une carte qu'il présenta plus tard
avec les vers suivants à Henry VII :

Terrarum quicumque cupis féliciter oras
Noscere, cuncta decens docte pictura docebit,
Quae Strabo affirmât, Ptolemaeus, Plinius atque

faire d'eux et de vous ce qu'il vous plaira et ce que vous penserez
convenable, comme ont déjà fait les habitants des autres îles. Et,
en outre, Sa Majesté vous donnera beaucoup de privilèges et
d'exemptions et vous octroyera beaucoup de faveurs. Mais si vous
ne faites pas cela, ou différez malignement et intentionnellement
de le faire, je vous certifie que, par l'aide de Dieu, je vous enva-
hirai violemment et vous ferai la guerre de tous côtés et toutes
les manières que je pourrai, et vous soumettrai au joug et obéis-
sance de l'Église et de Sa Majesté, et vous prendrai vos femmes
et vos enfants et en ferai des esclaves, et les vendrai comme tels
et disposerai d'eux comme Sa Majesté pourra commander ; et vous
prendrai vos effets et vous ferai tout le mal et nuisance en mon
pouvoir, comme vassaux qui refusent d'obéir ou recevoir leur sou-
verain, lui résistent et lui font opposition. Et je proteste que les
morts et désastres qui pourront être occasionnés seront votre faute
et non celle de Sa Majesté, ni la mienne, ni celle des cavaliers qui
m'accompagnent. Et de ce que je vous dis ici et requiers de vous,
je somme le notaire ici présent de me donner ici son témoignage
signé. »

Telle est la curieuse formule que les Espagnols faisaient lire
aux Indiens avant d'envahir leur territoire. Plaisantait-il le philo-
sophe qui s'écriait : « Comment recevrions-nous les habitants de
la lune ou d'une autre planète s'ils venaient un jour nous signifier
un manifeste de cette sorte ? »



XXXVIII

Isidorus ; non una tamen sententia cuique.
Pingitur hie etiam nuper sulcata carinis
Hispanis zona ilia, prius incognita genti
Torrida, quae tandem nunc est notissima multis.

Un peu au-dessous de cette inscription placée sur
la carte , on lisait celle-ci :

Pro autorCf sivc pictore.

Genoa cui patria est, nomen cui Bartholomaeus,
Colombus de terra rubra opus edidit istud,
Londiniis, An. Dom. 1480, atque insuper anno,
Octava decimaque die cum tertia mensis
Febr. Laudes Christo cantentur abunde.

L'avare et cupide Henry VII, plus soucieux de
trésors que de gloire, pressentit peut-être la gran-
deur des vues de Colomb , mais il ne risqua rien en
sa faveur. Dégoûté , après plusieurs années de sup-
pliques infructueuses , Barthélémy « vint, dit Forster,
trouver à Paris Charles VIII ; ce prince fut le pre-
mier qui lui donna connaissance des importantes
découvertes de son frère. » Les Anglais prétendent
le contraire. D'après leur version, Henry VII aurait
accepté les propositions de Barthélémy et dépêché
celui-ci à la « recherche de son frère avec une invi-
tation pour se rendre à la cour d'Angleterre. » Mais
une rivalité d'amour-propre, seule, semble avoir
donné naissance à cette assertion , qui ne repose
sur aucun document authentique. L'esprit inquiet
d'Henry VII fut éveillé peut-être par les démonstra-
tions de Barthélémy. Ces démonstrations le prépa-
rèrent, le disposèrent à accueillir, quinze ans plus
tard environ, la demande des Cabot, alors que l'Eu-



XXXIX



rope résonnait déjà au bruit des richesses rappor-
tées par Christophe des îles qu'il avait découvertes.
Je suis cependant porté à croire que le monarque
anglais traita alors les Colomb et leur projet comme
Napoléon I*"" traita plus tard l'application delà vapeur
à l'industrie et ceux qu'il appelait des idéologues.



Déjà les Normands, les Bretons, quelques Basques ( i )
même, dit-on, font la pêche de la morue sur un banc
que bientôt nous nommerons Terreneuve. Quoi de
sûr en ce récit? Rien. Quoi d'invraisemblable? Rien
non plus. Mais il se trouve, en une ville maritime
de l'Angleterre, à Bristol, un marchand vénitien,
Gaboto, enrichi par son commerce dans la Médi-
terranée, très-entreprenant, très-influent, qui am-
bitionne, jalouse peut-être la gloire de Colomb. Ce
que les Génois ne purent obtenir d'Henri VII, les
Vénitiens l'achetèrent, — singulière fortune toute-
fois pour les Italiens.

Les Gaboto — nous disons Cabot aujourd'hui , —
partirent, sous pavillon anglais, en aventureuse expé-

(i) Suivant le rapport de Lescarbot. — Il dit que lors de son
voyage, en 1606, la langue des habitants de la côte orientale de
Terreneuve était à demi biscayenne. Les Antiquitates americana
vont bien plus loin , car elles affirment que, dès l'an mil, les
Normands avaient exploré la plus grande partie de l'Amérique
septentrionale.



XL



dition. Leur origine, le lieu de leur embarquement,
la date de leur découverte, tout, jusqu'à leur nom, a
été sujet de contestation. Maintenant, néanmoins, le
jour s'est à peu près fait sur la vie de ces habiles na-
vigateurs. Warden a élucidé la question. Les Cabot
étaient quatre: Jean, le père, et trois fils : Louis,
Sébastien, Santius. Le second, Sébastien, paraît
devoir être le héros. C'est lui qui découvrira le
Labrador, Terreneuve, le 24 juin 1497, et s'élèvera
jusqu'au 56^ degré de latitude N., sur son navire, le
Mathew.

Trois ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis
que Christophe Colomb avait, le premier Européen,
salué cette île de Guanahani qu'il nomma San-Sal-
vador, et qui fut comme sa première étape sur la
route du nouveau monde 1

Cabot a amené les Anglo-Saxons , les Northmen ,
dans la Terre Promise : moins de trois cents ans
après, ils seront les maîtres du pays (i).



XI



De nouveau la carrière est ouverte, large, longue,
incommensurée , fascinatrice tout ainsi que l'In-

{i) A Memoir of Sebastian Cabot, etc. London, 183 1. Non
signé, mais attribué à D. B. Warden. C'est l'œuvre la plus com-
plète et sans doute la plus vraie qui ait été écrite sur ce sujet.

Le Traité de Paris (la Paix honteuse) fut signé le 10 février
1763.




XLI

connu. Les compétiteurs, les rivaux, les jaloux, les
aventuriers de partout s'y vont précipiter à l'envi.

S'il en fallait croire un ancien manuscrit intitulé "•
Abrégé des découvertes de la Nouvelle-France, en i 5o4, les
Normands et les Bretons trouvèrent, les premiers, le
Grand-Banc et les Terre-Neuves (i) ; mais l'expédi-

(i) Ce manuscrit se trouve aux Archives de la Marine, à
Paris.

Dans une note, que j'aime néanmoins à reproduire, à titre de
renseignement, M. Garneau dit que c'est un extrait de l'ouvrage
qui a pour titre : Us et Coutumes de la mer. Quand le grand banc
de Terre-Neuve a-t-il été découvert par les Basques, les Bretons
et les Normands ?

Article 44 des jugements d'Oléron , n^s p et suivants. L'auteur
des Us et Coutumes de la mer, ouvrage estimé, rapporte ce que les
grands profits et la facilité que les habitants du cap Breton, près
Bayonne, et les Basques de Guyenne, ont trouvés à la pêcherie de
la baleine, ont servi de leurre et d'amorce à les rendre si hasar-
deux en ce point, que d'en faire la quête sur l'Océan par les lon-
gitudes et latitudes du monde. A cet effet, ils ont ci-devant
équipé des navires pour chercher les repaires ordinaires de ces
monstres. De sorte que, suivant cette route, ils ont découvert,
cent ans avant les navigations de Christophe Colomb, le grand
et petit banc des morues, les terres de Terre-Neuve, de cap
Breton et de Bacaléos {<]ui est à dire morue en leur Ungue), le
Canada ou Nouvelle-France; et si les Castillans n'avaient pris à
tâche de dérober la gloire aux Français, ils avoueraient, comme ont
fait Christophe Witfliet et Antoine Magin, cosmographes flamands,
ensemble, Fr. Antoine de Saint-Roman , religieux de saint Benoît
{Historia general de la India, liv. I, ch. ij, p. 8), que le pilote, lequel
porta le premier la nouvelle à Christophe Colomb et lui donna la
connaissance et l'adresse de ce nouveau monde, fut un de nos
Basques terreneuviers. »



XLII

tion de Cabot et son succès, dès 1497, ^^^^ aujour-
d'hui hors de doute. Soyons justes envers l'Angle-
terre; cette gloire lui revient de droit : elle donna
l'éveil à l'Europe occidentale. Les sujets de Louis XII
se prirent de belle émulation avec ceux d'Henry VII ;
et , trois siècles durant presque , le Français et l'An-
glais firent assaut d'audace, de bravoure, de témérité
pour l'exploration et la domination des contrées nou-
vellement reconnues (i).

Il est peu douteux qu'après le premier voyage de
Cabot s'élancèrent pour les Terre-Neuves , des côtes de
la Manche ou du canal Saint-Georges, des troupes
nombreuses , mais obscures , d'aventuriers , avides,
eux aussi, de sonder ce grand mystère d'outre- Atlan-
tique : la plupart, toutefois, cherchant, comme leurs
devanciers, le fameux passage du nord-ouest pour se
rendre au Cathay (2), ce féerique empire dont Marco
Paolo avait, moins de deux siècles auparavant, laissé
de si merveilleux récits. Colomb y voulait aller,
Cabot aussi. Que d'autres ensuite! N'est-ce point
La Salle qui, étant parti, vers 1680, sur le Saint-
Laurent, pour cette expédition, fit, par pure raillerie,
donner le nom de La Chine à un petit village où il
s'embarqua près de Montréal ? De nos jours, on l'a



(1) Dans sa judicieuse et sâVânte American Biography, le D^ Bel-
knap place même Charles VIII (monté sur le trône en 1483, mort
en 1498) au nombre « des souverains des nations européennes qui
ont eu des possessions ou des relations en Amérique. »

(2) On peut, entre autres, consulter un Mémoire sur un nouveau
passage de la mer du Nord à la mer du Sud, par M. Martin de la
Bastide. Paris, M. DCCXII.



XLIII



cherché encore à grand'perte d'or et de vie humaine,
cet introuvable passage !

Cependant, si les navigateurs du XIX'^' siècle
semblent enfin avoir abandonné cette idée, tous ceux
des XV« et XVI« la professèrent. Elle fut leur inspi-
ratrice, le plus puissant auxiliaire de leurs admi-
rables travaux. Un seul, peut-être, et l'un des plus
distingués pourtant, aurait eu, suivant quelques his-
toriens, un mobile peu avouable (i) : c'est le Portu-
gais Caspar Cortereal, qui, en i5oo, visita Terre-
Neuve , l'embouchure du Saint-Laurent et une côte
qu'il appela Terra de Labrador^ ou Terre de Labour.

L'année d'après , Cortereal entreprend un second

(i) « Le caractère de ce voyage fut moins honorable à la cause
des découvertes, dit Hawkins, qu'aucun des précédents, car il ne
fut apparemment entrepris que pour l'avancement de la cause de la
science. Cortereal ramena en Portugal cinquante indigènes qui furent
froidement destinés à l'esclavage, et dont les aptitudes supérieures
pour le travail paraissent avoir été un sujet de grande satisfaction
pour les spéculateurs. Dans une lettre écrite, huit jours après leur
arrivée, par l'ambassadeur vénitien à la cour de Lisbonne, ces
malheureux sont ainsi décrits : « Ils sont extrêmement propres à
(c supporter le travail, et deviendront probablement les meilleurs
a esclaves qu'on ait découverts jusqu'à ce jour. »

N'accusons pas trop les Portugais, nous, Français, car, une
année avant la triste Révocation de l'Edit de Nantes, un de nos
rois, Louis XIV, surnommé Le Grand, écrivit à Labarre « qu'il
lui importait de diminuer /^ nombre des Iro^juois, et qu'il fallait
les réduire en esclavage pour les faire servir sur ses galères ! »

Banvard affirme cependant, mais j'ignore d'après quelle auto-
rité, qu'un « des objets de Caspar Cortereal était de découvrir ce
passage nord-ouest à la Chine et aux Indes orientales [Spicc
Island). »



XLIV

voyage : l'on n'entend plus parler de lui. Son frère
Miguel court à sa recherche. Il disparaît aussi. Les
Portugais s'attribuent l'honneur d'avoir découvert
l'entrée du golfe Saint-Laurent. Prétention fort con-
testable.

Toutefois , à dater de cette époque , nous entrons
de plain-pied dans l'histoire. En i5o2, des mar-
chands de Bristol, Hugh Elliott et Thomas Ashurt,
excités par l'exemple de Cabot, sollicitent et obtien-
nent d'Henry VII des Lettres Patentes pour établir
des colonies à Terre-Neuve. Une pêcherie est installée
sur l'île. Nos Normands s'implantent dans le sol amé-
ricain.

J'emprunte encore quelques lignes à Forster :

« En i5o6, Jean Denis partit d'Honfleur pour
Terre-Neuve avec son pilote, Camard, de Rouen.
On dit qu'il leva et publia le premier la carte de ces
contrées. En i5o8, un navigateur, nommé Aubert,
partit de Dieppe pour Terre-Neuve sur un vaisseau
appelé la Pensée^ et amena de là les premiers sauvages
qu'on eût encore vus de ce pays. Le vaisseau appar-
tenait au père du capitaine Jean Ango, vicomte de
Dieppe. »

Vient ensuite la tentative du baron de Léry. Forster
n'en parle point; il l'a ignorée sans doute; mais, bien
que Léry ait échoué, la chronique lui a consacré une
mention honorable. Cette tentative prend place dans
l'année i5i8. Cinq ans après, François I^"" prononce
le mot caractéristique que nous avons rapporté plus
haut, et dépêche, avec quatre vaisseaux, Verrazzani,



— XLV —

un noble Florentin (i) à sa solde, vers les Terres-
Neuves. Ce Verrazzani, qui, le premier, nomma
Nouvelle-France le territoire qu'il découvrit, n'a point
encore, que je sache, trouvé son biographe. Il le
mérite cependant (2). Espérons que la postérité le
posera sur le piédestal auquel ses actes l'ont appelé.
Il fait deux voyages et périt dans le deuxième, dévoré
par les sauvages, assurent le romanesque Lahontan,
la Potherie , Le Beau , Hakluyt et leurs plagiaires,
mais plus vraisemblablement englouti dans les flots.

« Le roi fut si content du rapport qu'il fit à son
retour en France, dit M. Garneau, qu'il le chargea
de préparer une nouvelle expédition; le célèbre et
infortuné voyageur se remit en route suivant l'ordre
de son maître et n'a pas reparu depuis (3). »

(i) Il était né vers 147^, et avait déjà beaucoup voyagé en Syrie
et en Egypte. Son départ pour l'Amérique eut lieu près de Ma-
dère, le 17 janvier 1 524, sur le Dauphin.

(2) a Ses découvertes donnèrent à la France droit à de vastes
portions du nouveau monde. Il avait longé toute la côte des
Etats-Unis et d'une partie considérable de l'Amérique britanni-
que. » — Novelties of the New-World.

(3) « Cet aventureux navigateur fit naufrage et périt. » — British
America, par John Mac-Gregor.

« Je ne trouve, dit Charlevoix, aucun fondement à ce que quel-
ques-uns ont publié qu'ayant mis pied à terre dans un endroit où
il voulut bâtir un fort, les sauvages se jetèrent sur lui, le massa-
crèrent avec tous ses gens et le mangèrent. »



— XLVI



XII



« Ac A NAD A ! (i) ici rien! s'étaient écriés les Espagnols,
qui, dit-on, entrèrent les premiers dans la rivière
de la Grande-Baie (le Saint-Laurent). L'Amérique
du Nord n'offrait pas des mines d'or à l'avidité san-
guinaire des Espagnols, des pierreries à la cupidité
des Portugais, des épices précieuses aux Hollan-
dais (2).

Et les Espagnols et les Portugais ont fui cette
plage ingrate pour eux, laissant à la race normande
le soin de la venir fertiliser par ses sueurs, l'enrichir
par son patient labeur, lui faire produire, par son
ingéniosité, des trésors bien autrement précieux et
bien autrement durables que ceux ramassés au prix
des plus affreuses cruautés, des hontes les plus infa-
mantes dans les mines du Mexique, du Pérou, ou
dans les jungles des Indes orientales.

Osez comparer aujourd'hui l'Amérique méridio-
nale avec l'Amérique occidentale, le nouveau monde,
— j'entends celui du Nord , — avec ces royaumes

(1) Cette etymologic, empruntée au père Hennepin, est fort
hasardée. Pour moi, je me range à l'opinion de ceux qui, comme
Duponceau, tirent le nom Canada du terme iroquois Kannata,
signifiant « amas de cabanes», et se prononçant canada: a Commt
les sauvages le répétaient souvent, dit M. Cunat, Jacques Cartier
pensa que ce nom était celui de la contrée et le lui donna. «

(2) Tableau statisti^jue et politique des deux Canadas^ par G. Le-
brun.



XLVII —



d'Asie, naguère étouffant dans le faste et l'opulence î

Bien plutôt saluez avec moi, saluez, je ne
dirai pas le premier découvreur, mais le premier co-
lonisateur français, — un Breton , homme de forte
souche , de cœur haut et droit, — qui ait baisé la
terre d'Amérique 1

Jacques Cartier! une de nos illustrations. Ah! le
mot est chétif : un de nos génies, devrais-je dire. Et
pas une statue ne lui a été érigée chez nous ! A lui
pas un monument, pas une inscription, un symbole
de la reconnaissance générale ! O Athéniens ! Athé-
niens ! En France, il n'y a peut-être pas mille per-
sonnes sachant qu'il a existé un Jacques Cartier !

Un jour, je me suis pris du pieux désir d'aller
visiter la ville natale de ce hardi marin, à qui nous
devions la moitié de l'Amérique. Je m'attendais à ce
que là, au moins, à Saint-Malo, je rencontrerais
quelque chose , un buste, un morceau de pierre, à
l'angle d'une rue, un signe qui me rappelât notre
Jacques Cartier, lui que connaissent, que vénèrent
les plus ignorants des Canadiens-Français , à qui
tous bnt élevé un autel dans leur cœur, lui dont
j'avais vu le portrait, le nom en vingt endroits, dans
les édifices publics, sur les places, les routes, les na-
vires, soit à Montréal, soit à Québec ; et à Saint-Malo,
rien! je n'ai rien trouvé!... Si..., dans la cour d'une
auberge, vous apercevez une misérable effigie en
plâtre, qui se dégrade et demain tombera en pous-
sière... Athéniens! Athéniens!

Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore ? La cour
de l'ancien hôtel de Chateaubriand !

Douleur sur douleur !



XLVIII —

A une heure de distance , si votre âme n'est pas
navrée assez, vous pourrez voir, enfouie dans le
fumier, les immondices, une ferme, une masure s'en
allant, elle aussi, de décrépitude. On la nomme les
Portes-Jacques-Cartier,

C'est là tout ce qui reste de l'habitation, de la mé-
moire du grand homme (i), de celui que François I^'"
n'appelait jamais que « nostre cher et bien amé Jaque
Cartier. »

XIII

Je ne referai pas ici l'histoire de la vie et des dé-
couvertes de Jacques Cartier (2). Récemment encore
ses voyages ont été publiés avec de nouveaux et
intéressants documents (3). Et ses œuvres, si long-
temps négligées, parlent éloquemment pour lui. On
sait aujourd'hui qu'il fit trois, peut-être quatre (4)
voyages, « croyant s'avancer vers la Chine, » re-

(i) Justice à qui de droit. Dans un excellent ouvrage^ Saint-
Malo illustré par ses Marins, M. Ch. Cunat a rendu à Jacques
Cartier un éclatant hommage.

Une rue sur le port de Saint-Malo porte aussi, depuis quel-
ques années, le nom de Jacques Cartier.

(2) J'ai composé ce travail. Il paraîtra prochainement.

(3) Voyage de Jacques Cartier au Canada. Librairie Tross,
Paris, 1863.

Voyage de Jacques Cartier au Canada , avec deux cartes, publié
par M. H. Michelant, avec documents inédits par M. Alfred
Ramé. — Librairie Tross, Paris, 1865.

(4) Du quatrième il ne nous reste aucune relation. Mais Les-
carbot déclare qu'il eut lieu, et Roberval le donne à entendre.



XLIX



monta le Saint- Laurent jusqu'à Hochelaga, qu'il
nomma Mont-Royal (Montréal) (i), jeta les fonde-
ments d'une colonie, la première d'un caractère sé-
rieux dans l'Amérique du Nord, ne l'oublions pas,
et qu'il vint mourir, en sa soixantième année, à sa
propriété seigneuriale, au village de Limoilou, près
de Saint-Malo (2).

J'aime entendre un Canadien s'écrier, en termi-
nant l'esquisse de cette existence si belle, si bien
remplie : « Pour récompense de ces découvertes, on
dit que Cartier fut anobli par le roi de France,
Mais sa gloire la plus durable sera toujours d'avoir
placé son nom à la tête des annales canadiennes et
ouvert la première page d'un nouveau livre dans la
grande histoire du monde. »

Qui furent les compagnons de Cartier, les pion-
niers du Canada ? Qui , sinon les descendants de ces
Northmans, dont le flot puissant, invincible, inonda,
dès le V*' siècle, les côtes de la Bretagne et de la
Gaule romaine (3) ?

Ah! leur origine apparaît clairement partout et
jusque dans « l'incertion desdicts maistres, compai-
gnons mariniers et pillotes, » que M. A. Ramé vient
de mettre au jour (4).

(i; Dans son livre, assez estimé, Cinq années de séjour au Ca-
nada, L. A. Talbot affirme gravement que Cartier remonta le
Saint-Laurent jusqu'aux chutes du Niagara^ et redescendit de là
à Hochelaga! Quelle absurdité!

(2) Voyez l'ouvrage de M.Ch. Cunat.

(3) V. l'Histoire des Invasions des Normands, par M. Depping.

(4) On trouve cette curieuse nomenclature dans VAppendice au
voyage de Jaques Cartier, publié par la librairie Tross.

4



PVançais ou Anglais à présent, ce sont les jfils de
Nadodd et d'Eric le Rouge qui ont défriché, peuplé
l'Amérique septentrionale, qui, tôt ou tard, l'absor-
beront tout entière.

Oui , oui , Lebrun est dans le vrai quand , de sa
plume mordante, mais sûre, mais précise, il trace ces
mots :

« Le Canada avait à espérer des colons, seulement
des provinces dont les marins déjà s'étaient comme
acclimatés à Terre-Neuve; aussi les Basques et les
Bretons ne s'éloignent pas de leur pays sans esprit de
retour. Mais les descendants des hommes du Nord,
après avoir envahi la Neustrie, vendu chèrement leur
amitié à la France épouvantée de leurs exploits, font
la conquête de l'Angleterre, après avoir ravagé la
Guyenne. Quand ils allaient combattre en Palestine,
comme à leur retour de la Terre Sainte, ils déposèrent
quelques-uns de leurs guerriers sur les bords de l'Italie
méridionale pour y fonder le royaume de Naples.
Les Normands, aussitôt que dans le nouveau monde
le commerce s'offrit à eux avec ses aventures et ses
spéculations, furent les plus empressés à explorer
l'Amérique du Nord et à s'y établir. »

Une nature d'élite, François de la Roque, sei-
gneur de Roberval , celui que François I^' appelait
plaisamment le petit roi de Vimeux, partage avec
Cartier l'honneur de ses dernières opérations. Leur
établissement (i543) est jeté près de Québec, proba-
blement non loin de cette rivière Sainte - Croix ,
quelque peu plus tard nommée Petite-Rivière-Saint-



LI



Charles, du nom de Charles des Boues, grand vicaire
de Pon toise, fondateur et protecteur de la première
mission des Récollets dans la Nouvelle- France.

A leur suite, en dépit ou à cause des troubles qui
agitent l'Europe, des révolutions et des persécutions
religieuses qui l'ébranlent, s'avance aussitôt une lé-
gion de navigateurs , colonisateurs , chasseurs , cher-
cheurs, coureurs d'aventures, esprits inquiets, re-
muants, avides de changement, de mouvement,
amalgame étrange, hétérogène, incroyable, de gens
vertueux et de coquins, de noblesse et de crapule,
tiré des palais ou des sentines, mais gens du Nord
presque tous, — oh! j'y tiens, — qui, dans ce vaste
creuset ayant désignation nouveau monde, finiront
par se fondre, à la flamme de la liberté, en un tout
harmonieux , et le disputeront tantôt à la patrie-mère
par la puissance matérielle tout aussi bien que par
l'activité, la grandeur, la droiture intellectuelle.
Ces gens, ils arrivent sous le commandement de :
Jean Ribault (i562), qui tente un établissement
dans la Floride et y bâtit un fort ; Laudonnière
(1564), collaborateur et continuateur de Ribault;
Gourgues, le brave, le héros, vengeur des Français
(i568) (i) ; Martin Frobisher (i 576-7-8); les neveux
de J. Cartier (même époque), poursuivant l'œuvre de
leur oncle ; sir Francis Drake abordant au nord de
la Californie (même époque encore) ; sir Humphrey



(i) Hélas! encore un oubli! Son nom ne figure même pas dans
les Fastes militaires delà France. Mais ceux qui ont lu Champlain
savent pourtant qu'il lut valeureux à l'égal de Bayard et patriote
comme d'Assas, le chevalier de Gourgues!



LU



Gilbert, prenant formellement possession de Terre-
Neuve au nom de la couronne d'Angleterre (1579-
83-84); John Davis (i585-6-7), explorateur du dé-
troit qui porte son nom; sir Richard Grenville
(i 585-6), débarquant des colonies dans la Floride;
John White (i 587-90), faisant de même en Virginie ;
Juan de Fuca (1592); Henry May (i593), recon-
naissant la Bermude; George Weymouth (094); le
marquis de la Roche et sa malheureuse expédition
à l'île de Sable (1598); Bartholomeo Gornald dou-
blant le cap Cod (1602); de Montz, obtenant, en
i6o3, de Henri IV, des Lettres Patentes pour coloni-
ser l'Acadie et le Canada ; Samuel Champlain, re-
montant le Saint- Laurent la même année, et revenant,
en i6o3, avec de Montz, Champdore et Poutrincourt,
former un établissement agricole.

Ils commencent leurs plantations dans l'Acadie, à
Port-Royal, Saint-Jean et Sainte-Croix. L'Angleterre
s'inquiète. Elle veut sa part aux conquêtes, aux
usurpations des Français. George Weymouth, par elle
dépêché, découvre la rivière Kennebec, en 160 5;
trois ans plus tard , en 1 608 , fondation de Québec
par Champlain. « J'arrivay, dit-il, à Québec, le 3
juillet, où estant, je cherchay lieu propre pour nostre
habitation ; mais je n'en pus trouver de plus com-
mode ny mieux situé que la pointe Québec... Proche
de ce lieu est une rivière agréable où anciennement
hyverna Jacques Cartier (i). » Presque en même
temps, Hudson remonte le beau fleuve auquel il a

(i) La librairie Tross a sous presse une nouvelle édition du
Voyage de S. Champlain.



Lin



servi de parrain; en 1610-11-12, les Anglais se for-
tifient à Terre-Neuve, en Virginie, dans la Floride
Leurs sentiments d'hostilités contre les Français per-
cent, sur divers points de l'Amérique, comme ils font
explosion en Europe; la guerre est bien près d'éclater
entre les rivaux. Et c'est alors (161 5) qu'arrivent au
Canada les premiers Récollets ; c'est alors aussi que
commence V Histoire de frère Sagard dont nous avons
entrepris la réédition.



XIV



Loin, trop loin vous l'avez laissé, me dira-t-on. De

grand cœur je confesse mon tort; de grand cœur

aussi j'aurais pris ce brave Récollet au berceau pour

le conduire sur son « champ de labour; » et, pas à

pas, nous l'eussions suivi à l'école, au séminaire, à

travers les études, les émotions de la cléricature, puis

au monastère. En sa cellule, devant sa lampe fumeuse,

sur ses veilles, silencieusement, avec profond intérêt

pourtant, nous nous serions penchés. Mais, je l'avoue

encore, j'ai cherché, scruté, fouillé, remué, ressassé

livres, manuscrits, papiers, et, de lui, je ne sais que

son œuvre : l'Histoire et le Voyage, imparfaitement

encore, car sa candeur ne manque pas de finesse; et,

sous une bonhomie charmante, on démêle, sans les

pouvoir préciser toujours, certaines cachotteries,

quelques traits aigus au possible, et visibles à peine.

L'abeille confit en miel le suc des fleurs , mais sans

perdre, sans émousser son aiguillon.



LIV

Il est crédule, grandement : de très- bonne foi dans
sa crédulité, cela n'est pas douteux. Pour lui, le
diable et sa démoniaque légion sont d'existence autre
qu'idéale. S'il ne les a pas vus, il a été témoin de leurs
œuvres matérielles (i); et vous seriez mal venu de dis-
cuter avec lui sur ce point. Frère Sagard se montre
intraitable. Ses notions en histoire naturelle feront
sourire un oublieux de l'époque où écrivait notre
digne Récollet. Mais je suis convaincu que la plupart
des lecteurs reconnaîtront qu'il était à peu près au
niveau de la science du XVI I^ siècle, et qu'il joignait
à un véritable talent d'observation et à une instruc-
tion solide, un esprit d'une vivacité allant parfois
jusqu'à la malignité. Déjà frondeur à ses moments,
du reste, et même légèrement rabelaisien. « Il n'y
a pas, dit-il (p. ii), iusqu'a de certaines devotes et
de petites servantes de Jésus-Christ, qui veulent pin-
dariser et faire les scavantes en matière de bien
dire. Il vaudroit bien mieux , disoit saincte Thérèse,
qu'elles usassent du langage des hermitresses, sceus-
sent peu parler et bien opérer, que de s'amuser à ces
cajoleries ou discours affetez. »

Voulez-vous un échantillon de son libéralisme,
lisez sa véhémente apostrophe aux rois, aux grands,
aux juges de la terre, laquelle débute ainsi : « Le
iuste pâtit et le réprouvé se resiouit. L'un est touiours
heureux et l'autre touiours malheureux , etc.. (2). »

L'obéissance lui pèse aux épaules. Sa robe est celle



(i) Voir entre autres le tome II, chap, xxxiv, de l'Histoire du
Canada.



(2) P. 49-30.



LV

de Nessus à son corps. On le voit bien aux efforts
involontaires que lui arrache de temps en temps la
nature pour l'en dépouiller. Mais lui ne le pouvait ni
ne le voulait, je crois, quoique secrètement il se
révoltât contre quelques misérables exigences de sa
profession.

Il faut se souvenir que Sagard pensa et écrivit ses
ouvrages vers 1 633-4, juste au moment où Rome
condamnait Galilée pour avoir, d'après Copernic,
affirmé le mouvement de la terre et l'immobilité du
soleil. Il faut se souvenir encore qu'il n'avait ni le
droit ni le pouvoir de contrôler les lois, règles ou
préjugés conventuels.

Très-serrante fut sa gène , très-puissants les enne-
mis que lui suscitèrent ses livres. On le sent dès les
premières pages de son avis Au lecteur, dans ï Histoire
du Canada.

« Je peux donc, à bon droit, dire que ce volume
peut profiter non-seulement aux déuots et personnes
portées à la piété, mais à tous ceux qui ne sont portez
que d'une simple curiosité de cognoistre les choses
étrangères et non communes. Pour les esprits blessez
ou enyurez du mal- heureux péché d'enuie qui perce
iusques aux plus fortes et secrètes merueilles du
monde , il m'est indifférent qu'ils m'ayent en consi-
dération ou en mespris : suffit que l'on sache que ce
sont personnes qui ne sçauraient souffrir en autruy
le bien qu'ils ne peuvent faire eux-mesmes. »

En maintes autres lignes, Sagard laisse voir un cœur
ulcéré, sans toutefois que sa franchise, sa candeur et



I.VI —



sa tendresse pour l'humanité en soient altérées. De
lui, on peut dire en vérité, et c'est son plus bel éloge :
il croit, il aime, il espère. Assurément, il commet de
plaisantes erreurs en zoologie, en botanique ou en mi-
néralogie. Vous le verrez prendre, par exemple, des
cristaux de quartz pour des diamants, « et peux dire,
écrit-il, en avoir amassé et recueilly moy-mesme
vers nostre couuent de Nostre-Dame-des-Angesdont
quelqu'uns semblaient sortir de la main du lapidaire,
tant ils estoient beaux, luisants et bien taillez;» mais
il ne se trompe sans doute pas quand il rapporte avoir
vu ou trouvé d'abondantes mines de cuivre, de fer, et
même de l'or : car, si l'on a pu le railler jadis au sujet
de cette dernière assertion, il est notoire aujourd'hui
que l'or se rencontre en quantité assez considérable
dans le Bas-Canada, principalement aux environs de
Québec (i).

Ce qui m'a paru , à moi , en le lisant , c'est que
Sagard était un homme simple et bon , franc du col-
lier, — je demande bien pardon pour l'expression, —
et qui se peint tout entier dans le chapitre I^^ du
livre second de son Histoire. Il me semble les voir, lui
et son compagnon de route, le P. Vieil, cheminant,
le froc au dos, le bourdon à la main, quand, après leur
entrevue avec le nonce du pape, il dit : « Munis de
sa bénédiction , des conseils et de l'authorité d'un si
grand prélat, nous receumes aussi celle de nostre
reverend père prouincial et partismes de notre cou-
uent de Paris le i8^ iour de mars l'an i623, à l'apos-

( i ) Rapports de la Commission géologique du Canada pour 1855- ]
4-5-6-7-8, traduits par H.-E. Chevalier.



LVII

tolique, à pied et sans argent, selon la coustume des
pauures mineurs Recollects, et arrivasmes à Dieppe
en bonne santé, où à peine pusmes-nous prendre
quelque repos qu'il nous fallut embarquer le mesme
iour peu auant my-nuit, etc.. »

De recherche là dedans, il n'y en a pas. C'est ron-
dement dit. Tout est sur ce ton. Et l'on voudrait que
je fisse à Sagard un procès parce que, çà et là, il fait
craquer cette chemise de force que nous appelons
correction grammaticale ; et l'on voudrait que je dres-
sasse un réquisitoire contre ses petites erreurs, ses
menues superstitions monacales ? Non certes. Comme,
d'ailleurs , ils sont compensés , ces défauts , par un
style aimable, un pinceau délicat, une palette fré-
quemment chargée des plus brillantes couleurs! A
moi, Gabriel Sagard rappelle assez souvent le spiri-
tuel frère Jehan, de Monteil, alors même que l'un
ou l'autre s'évertue à nous raconter les fredaines de
monsieur Satanas :

« Frère, nous avons le diable dans la maison.
Tous les soirs il entre dans la cellule d'un jeune no-
vice, dès qu'il est endormi. Le novice, qui est fort et
vigoureux , se débat avec lui et finit par le terrasser.
Mais aussitôt il se change en une belle demoiselle
vêtue de satin blanc, etc., etc. (i). »

Voilà un bref récit emprunté à frère Jehan. Sagard
en a, de pareils, besace pleine. Parcourez plutôt le
chapitre XXXII de V Histoire du Canada^ lequel porte

(i) Histoire des Français, par A. Monteil, t. I, ép. IV.



— LVIII —

pour titre : De la sainte Oraison. De l^apparition des Esprits
et du grand capitaine Auoindaon. Mais la mine, le trésor
en ce genre, il est dans le Grand voyage du pays des
H tirons.

Je veux réparer complètement mon tort envers
Charlevoix, tort grave, on en va juger : j'ai presque
affirmé qu'il avait voulu écraser frère Sagard sous le
poids silencieux de son Histoire de la Nouvelle- France.
Cependant, tout à la fin et en un coin de cette his-
toire, dans ce qu'il intitule Fastes chronologiques, le
R. P. Charlevoix sacrifie quelques lignes à Y Histoire du
Canada f par Sagard (i).

Je les cite textuellement :

« L'auteur de cet ouvrage avait demeuré quelque
« temps parmi les Hurons et raconte naïvement tout
« ce qu'il a vu et ouï dire sur les lieux ; mais il n'a
« pas eu le temps de voir assez bien les choses, encore
(c moins de vérifier tout ce qu'on lui avait dit. Le
ce vocabulaire huron qu'il nous a laissé prouve que
(c ni lui ni aucun de ceux qu'il a pu consulter ne
« savaient bien cette langue, laquelle est très-diffi-
ic cile; par conséquent, que les conversions des sau-
« vages n'ont pas été en grand nombre de son temps.
«' D'ailleurs, il paraît homme fort judicieux et très-
« zélé, non-seulement pour le salut des âmes, mais
" encore pour les progrès d'une colonie qu'il a vue
" presque étouffée dans son berceau par l'invasion

(i) Histoire de la Nouvelle-France, par le P. F.-X. de Char-
levoix. — Paris, Didot, 1744, in-12, vol. IV, p. 396.



— LIX —

({ des Anglais. Du reste, il nous apprend peu de
« choses intéressantes. »

Ici Boileau exprime ma pensée :

Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots ?

Qu'avait-il fait aux Jésuites pour en être si ra-
broué, ce pauvre Sagard? Il vous l'a dit au com-
mencement de cet article : il avait aidé à les intro-
duire en la Nouvelle-France. Toujours et éternel-
lement la déplorable histoire de la Lice et de sa
Compagne.

Voici donc Charlevoix qui l'accuse non-seulement
d'avoir écrit un livre insignifiant, mais même d'avoir,
comme missionnaire, médiocrement servi les intérêts
du catholicisme. Telle n'est point notre opinion,
quant au premier chef du moins. L'ouvrage de Sa-
gard embrasse une période de quinze années à peu
près, et il dessine dans ses détails comme dans son
ensemble un portion intéressante de l'histoire de
l'Amérique septentrionale. Je n'en voudrais pour
preuve que la lettre du P. Denis Jamet (t. I, p. 68 et
suiv.),oii, par la minutieuse et saisissante description
du premier monastère des Récollets, sur les rives du
Saint-Laurent, on peut fort bien se rendre compte de
l'état de la colonisation canadienne au commencement
du XVII® siècle. Tableau frais, net, accentué comme
ceux de Rembrandt que celui-là! Mais ce n'est point
tout. Sagard, je le dis hautement, nous a fourni, sur
les Hurons, lesMontagnais,les Iroquois et une partie
des tribus indiennes du nouveau monde, des ren-
seignements de la plus grande précision. Il les a



LX



étudiés sincèrement, patiemment, avec un soin par-
ticulier. Il les connaît. Il sait leur langage comme
leurs habitudes, leurs mœurs. Charlevoix proteste 1
Sur quoi appuie-t-il son protêt? Il s'est, ma foi, bien
gardé de nous le dire. Lui qui des Hurons n'a
guère connu que les métis réfugiés au village de
Lorette, tout près de Québec, il déclare gravement
que a Sagard ni aucun de ceux qu'il avait pu con-
sulter ne connaissaient la langue huronne. » Où Char-
levoix l'a-t-il apprise? Je voudrais vraiment entendre
sa réponse. Où donc se trouvait-elle, l'ancienne et
formidable peuplade des Hurons, quand il arriva
au Canada? Détruite, annihilée, ou abâtardie. Elle
essayait de s'affirmer encore dans les Bois-Brûlés de
Lorette, peut-être; dans quelques débris épars sur
les îles de Manitoulin, dans le lac Huron et aux
alentours. Mais, dès le milieu du XVI 11^ siècle, son
identité originelle n'était plus. Miscégénéaîion! c'est le
mot nouveau pour exprimer en Amérique le mélange
des races. C'eût été, au temps de Charlevoix, le mot
applicable à la race huronne. La langue? Elle avait
suivi la veine qu'avait prise le sang; elle était obli-
térée, adultérée ( i ) . Le témoignage ? Je l'ai même dans
la comparaison du Dictionnaire de Sagard avec les



(i) Sagard lui-même se plaint des modifications que, dès son
temps, recevait chaque jour la langue huronne :

« Nos Hurons, et generallement toutes les austres nations, ont
la mesme instabilité de langage, et changent tellement leurs mots
qu'à succession de temps, l'ancien huron est presque tout austre
que celuy du présent, et change encore... » T. II, Dictionnaire de
la Langue huronne, p. 9.



LXl



quelques mots en langue huronne que le baron de
Lahontan nous livrait cinquante ans après les publi-
cations de notre savant Récollet ( i ) .



XV



Sans m'arrêter plus à ce sujet, je détacherai de la
Biographie universelle quelques passages de juste appré-
ciation relatifs à Sagard.

ce II a, dit Michaud, soigneusement décrit les
mœurs des sauvages parmi lesquels il avait vécu ; il
raconte naïvement tout ce qu'il a vu et ouï dire...
Les renseignements donnés par Sagard, de même que
tous ceux que contiennent les relations données par
les Missions, sont intéressants en ce qu'ils donnent
l'état social de peuples aujourd'hui détruits ou réduits
à un petit nombre d'hommes. La relation de Sagard
fut bien accueillie. Il en publia une nouvelle édition
et y donna l'histoire du Canada, depuis quinze ans
que les Récollets étaient allés y établir des missions.

« Il voulut joindre à ce volume des pièces touchant
les missions, avec des dictionnaires et des dialogues
en langue canadoise, algoumequine et huronne.
« Mais, dit-il, l'ayant vu grossir suffisamment sous
« ma plume, j'ai cru, au conseil de mes amis, qu'il
«. valait mieux laisser toutes ces pièces et ces diction-

(i) Nouveaux Voyages de M. le baron de Lahontan dans l'Amé-
rique septentrionale. La Haye, M. DCCIX.



LXII

« naires pour un tome à part. » Ce tome n'a point
paru. Le livre est intitulé Histoire du Canada. Paris,
i636, in- 12. Cet ouvrage est divisé en quatre livres :
le premier contient les travaux des Récollets au Ca-
nada avant l'auteur ; le second, le voyage de Sagard :
il offre quelques particularités nouvelles sur les
mœurs des sauvages; le troisième traite de l'histoire
naturelle, il renferme aussi le retour de l'auteur en
France; le quatrième apprend comment les Jésuites
succédèrent aux Récollets dans la mission du Canada
et comment les Anglais s'emparèrent de Québec en
1629. Tous les religieux qui étaient au Canada furent
amenés en Angleterre. »



X,VI

Ajoutez à ï Histoire du Canada le Grand Voyage du pays
des HuronSy et vous avez l'œuvre complète de frère
Gabriel Sagard Théodat, car ces « Dictionnaires et
Dialogues, » qu'il avait annoncés et qui nous seraient
aujourd'hui si précieux, ou n'ont pas été terminés,
ou n'ont pas été retrouvés.

Le Grand Voyage est, quoi qu'il en soit, plus curieux
peut-être encore que ï Histoire du Canada. Les grandes
promesses de son titre, il les tient entièrement : mœurs,
coutumes, usages des Indiens, y sont (c pourtraic-
turés » avec une fidélité extrême, et parfois avec une
élégancede langage à laquelle les chroniqueurs du com-
mencement du XVI P siècle ne nous ont guère accou-
tumés. La topographie ne manque pas d'exactitude ;



LXIII



et ce que j'ai vu du pays et des aborigènes pendant
les dix années que j'ai passées dans l'Amérique
septentrionale m'autorise à dire que Sagard se trompe
rarement dans ses peintures ou. ses relations, quand
le bigotisme ne lui ferme pas les yeux. Mais il
était venu au Canada pour y prêcher l'Evangile.
Il demeure attaché à son mandat, comme la
hampe au drapeau. Aussi, dès qu'il s'agit de reli-
gion, frère Gabriel oublie son rôle d'historien très-
véridique, d'annaliste impartial, de narrateur sé-
rieux , et se laisse aller aux suppositions les plus in-
vraisemblables, aux réflexions les plus étranges, aux
assertions les moins admissibles. La première partie
du Grand Voyage du pays des Hurons est d'ailleurs une
reproduction un peu trop servile de son Histoire du
Canada. Hormis cela, il mérite plus de louanges que
de reproches. Parti pour porter chez les sauvages
l'étendard de la foi romaine, Sagard a inauguré, avec
les Récollets, le triomphe du catholicisme sur le pro-
testantisme dans la Nouvelle-France. C'est là, pour
beaucoup, un de ses meilleurs titres à la célébrité.
Si le succès eût couronné les desseins de Coligny
avant la Saint-Barthélémy, d'odieuse mémoire, la
colonisation européenne au Canada aurait été essen-
tiellement liée à la Réforme. L'introduction des Ré-
collets en i6i5 a imprimé, dans ce pays, au mou-
vement religieux, la vigoureuse direction catholique
qu'il a conservée, sans dévier presque, jusqu'à la
prise de Québec, en lySg.

Sagard fut un des apôtres, un des serviteurs dévoués
de la cour de Rome. Il le dit, le répète, le montre à
chaque instant; il s'en fait honneur et gloire. Pour-



LXIY

quoi non? Ne serait-il donc pas de mauvais goût,
d'injustice criante, de le traduire au tribunal de
la critique pour son honnêteté, pour sa franchise,
pour sa foi ? *

Je me résume. Quels que soient les lecteurs de
son œuvre , elle leur commandera l'estime comme
elle commande l'intérêt : car c'est l'œuvre d'un
esprit instruit, sagace, primesautier , lumineux
souvent, d'un cœur simple, aimant et croyant
toujours (i).

H.-E. CHEVALIER.

Paris, 27 décembre 1865.

(1) On remarquera, dans l'édition que nous publions, les quatre
pages de musique à quatre voix , qui se trouvent uniquement dans
l'exemplaire de la bibliothèque du Jardin des Plantes, à Paris.



Nota. — Par une regrettable omission typographitjue, la note
suivante n'a pas été placée sous la page I de cette notice.

En son chapitre IV, M. Garneau dit bien : « Le Canada fut dans
l'origine un pays de missions, desservi d'abord par les Franciscains,
qui y vinrent en 1615. » Mais cette assertion (p. 170) arrive après
coup et laisse l'esprit dans la confusion. Sagard, au contraire,
déclare positivement fp. 38-39) que, des le 25 juin 1615, les Ré-
collets avaient v< tout leur petit faict disposé dans l'habitation »
de Kébec.



2026 — PARIS, IMPRIMERIE JOUAUST, RUE SAINT-HONORÉ , Jj8.



HISTOIRE DU CANADA.



HISTOIRE

DU CANADA

ET VOYAGES

QUE LES FRERES MINEURS RECOLLECTS Y ONT FAICTS POUR
LA CONUERSION DES INFIDELLES

DIVISEZ EN QUATRE LIURES

Où eft amplement traidé des chofes principales arriuées
dans le pays depuis l'an i6i5 iufques à la prife qui en
a efte faide par les Anglois. — Des biens & commoditez
qu'on en peut efperer. — Des mœurs, ceremonies, créan-
ce, loix & couftumes merueilleufes de fes habitans. —
De la conuerfion & baptefmedeplufieurs, & des moyens
neceflaires pour les amener à la cognoiffance de Dieu.
L'entretien ordinaire de nos Mariniers, & autres parti-
cularitez qui fe remarquent en la fuite de Thiftoire.

FAIT ET COMPOSÉ PAR LE

F. GABRIEL SAGARD THEODAT,

Mineur Recoiled de la Prouince
de Paris.



A PARIS

Che:^ Claude SONNJUS, rue S. Jacques à VEfcu de
Basle & au Compas d'or.

M. DC. XXXVI

Auec Priuilege & Approbation.



A TRES-AUGUSTE



ET



SERENISSIME PRINCE



Henry de Lorraine, Archeuefque & Duc de Rheims,
premier Pair de France, nay Légat du S. Siege &:
Abbé des deux MonafteresS. Denis & S. Remy, &c.



Monseigneur ,



// ny a rien qui charme tant les affeâions des
hommes ^ & qui les attache plus puijfamment aux
grands Princes que la vertu & bon exemple qu'ils
doiuent \\ àleursfuiets. Vojlre naijjance de la très- iv



— 6 —

ancienne^, tres-AugiiJîe & royalle maîfon de Lor-
raine, vous eft dhin fi grand advantage que ie ne
m'eftoiîne point de V opinion de plufieurs que voftre
grandeur fera un iour un fainâ. La perfeâion
peut eftre petite au commencement ^ mais elle s^ef-
leue comme les Cèdres du Liban^ & va toufiours croif-
fant à mefure qu^elle eft arroujée des henediàions
du Ciel ^ que le Seigneur ver Je abondamment en
vous dont on en voit tous les iours des effeâs.

Uhiftoire nous apprend (Monfeigneur) qu'autre-
fois il n* eft oit pas permis à aucun dialler faluer les
Roys de Perje^ que Von n'euft quelque chofe à leur
donner^ non pour les enrichir : car ils eftoient des
plus grands & puift^ans Princes de toute la terre,
mais feulement pour obliger les fuiets à reiidre
quelque tefmoignage de Vaffeâion \\ qu'ils portoient
à leur Prince. C^eft pourquoy conftderant les gran-
des obligations & bienveillances tres-eftroites que
voftre fainâ e & Royalle mai [on, a acquis fur tous
les Religieux du monde dont elle a touftours efté le
fupport & Vafyle affeuré , Vai pris la hardieffe de
pref enter aux pieds de voftre grandeur ceft ouvra-
ge avec [on Autheur, qui fera s^il vousplaift pourun
affeuré tefmoignage de Vaffeâion que i'ai à voftre
fervice, & une foible recognoiffance de V obligation
que vous ont les Recolleâs de voftre ville de fainâ-
Denis, & moy en particulier m'ayant autrefois fait
Vhonneur me commander de luy dif courir des mœurs
des Sauvages, & du pays de Canada.

S''en eft un traiâé (Monfeigneur) & des chofes
principales qui s'y font paffées pendant quatorze



— 7 —
ou qinn:(e || années que nos Peres y ont demeuré vi
pour la conuerjîon du pays. Si vojire grandeur le
reçoit comme ie Venjupplie en toute humilité (orné
fur f on front ifpice de vofire Augufîe nom) il fera
bien venu &chery de tout le monde , & verra-on qiâa
Vimitation de tous les Princes de vofire maifon,
vous cheriffe:;^ la conuerfion des infîdelles comme ils
ont toufiours efîé porte:{ pour Vaccroiffement de
V Empire de le fus-Chrifî j V extirpation des herefies,
la paix & le falut des peuples.

Ce font ces vertus là (Prince tres-illuflre) qui
vous acquereront un grand Empire dans le Ciel, &
vous feront aymer de tous les court if ans du Para-
dis. Laterren'ejî qu^un petit pointy & ce petit point
diuifé en tant d'^ autres que ie m^eftonne comme les
Princes, à qui Dieu a donné un cœur fi relevé puif-
fent mettre leur affeâion à chofe \\ fi baffe., & vu
comme un néant deiiant les yeux de Dieu.

La vofire n^y efi point attachée (Monfeigneur)
vos penfées font toutes autres, & croy pour moy
ayant confidere la douceur & bonté de vofire na-
turel, qu'un iour on dira le cœur de ce Prince efioit
tout en Dieu, ce n' efi point ma croyance feule, mais
de beaucoup d^ autres qui fcavent qiCil efi permis aux
grands de paroifire avec un grand efclat extérieur,
tandis que leur intérieur traide de paix auec ce
Dieu duquel ils font les images.

Aggree^ donc, Monfeigneur, sHl vous plaifi, mes
bonnes volonte^^ & receve:{ ce petit prefent de la
mefme affeâion que ce grand Prince receut le verre
d'eau dhin pauvre villageois: ce Ji^e/i point à la va-



— 8 —

leur du don qu'on regarde, mais à Vaffeâion du
VIII cœur d'oïl il part , mon hijîoire mal polie ne \\ mé-
rite pas de vous ejîre offerte n'y qui employe au-
cune heure de vojîre loijir^ la leâure vous enferoit
ennuyeufe comme mon Jîile groffier trop importun^
mais puis que vofîre clémence ne def daigne perjon-
ne pour petit qu'il foit & ne mefprife le donneur
pour f on petit don^fuffit que vojîre grandeur luy
faffe Vhonneur de le recevoir auec un doux accueil,
& le protege à rencontre de tous f es enuieux, & les
langues mefdif antes de ceux qui comme des arai-
gnes veneneufes tirent du venin de la fleur d'où Va-
beille fucce le miel. C'ejî la tres-humble prière que
ie fais à vojîre excellence qui efî la fageffe, la honte
& la courtoifie mefme , & tellement accomplie que
pour faire un Prince auffi parfait que vous ejîes, il
faudroit recueillir cefîe perfeâion de plujîeurs. Ce
font dons que Dieu vous a faits lef quels ie prie fa
IX divine \\ bonté vous accroifîre^ & conferuer fes be-
nediâions en vofîre Augufîe mai/on, qui fuis



Monfeigneur^
A Paris ce i Septembre i636,



Voftre tres-humble & tres-affeftionné
feruiteur en I. C. F. Gabriel
Sagard Recoiled.



AU LECTEUR.



Ce grand Appelles (amy Lecteur) que la venerable
antiquité a admiré entre tous les plus excellens Pein-
tres de fon temps eftoit tellement amateur de la per-
fection de fes œuures qu'il les expofoit à la cenfure
d'un chacun pour en cognoiftre les fautes _, & en cor-
riger tous les deffauts^ mais comme il arriue ordinai-
rement que les plus impertinens s'emportent facile-
ment en toutes chofes_, il arriua que le cordonnier fut
de fort bonne grace repris par cet admirable Appelles
qu'ayant iugé du foulier^ il vouloit encor controller le
refte du vertement.

A l'exemple de cet excellent || Peintre i'ai libre- xi
ment prefenté au publique le premier crayon de mon
voyage des Hurons dédié au tres-valleureux & puif-
fant Prince Monfeigneur le Comte d'Harcourt Ge-
neraliflime de l'armée Nauale du Roy^ lequel a eflé
parfaitement bien receu, & veu en diuerfes nations ef-
trangeres_, car tant s'en faut que les perfonnes fages &
de bon efprit, & ceux qui ont quelque cognoiiTances
dans le pays y ayent trouvé à redire, qu'au contraire
ils m'ont fupplié de l'amplifier, & de defcrire l'hif-
toire entière des chofes principales qui fe font paflees



10



en tout le Canada^ pendant quatorze ou quinze an-
nées que nos frères y ont demeuré pour la conuerfion
du paySj la le6lure de laquelle vous fera d'autant plus

xn utile qu'elle vous || portera à une recognoiflance en-
uers ce Dieu de tout le monde qui vous a fait naiftre
dans un pays Chreftien, & de parens Catholiques. Les
plus deuots y trouueront de quoy occuper leurs bon-
nes œuures & charité à l'endroit de tant de pauures
âmes efgarées & esloignées du chemin de falut. Les
affligez leur confideration endurant pour le Paradis,
où les pauures barbares ne foufîrent que pour l'enfer.
Les efprits curieux ^ & qui n'ont autre but que leur
propre diuertiflement y verront de quoy fe fatisfaire
alléchez par l'aggreable afped & diverfité des chofes
y contenues , & ceux qui ont voyagé dans le pays
comme a fait depuis moy le R. P. Brebeuf, léfuite,
pourront auoir le mefme fentiment que ce bon Père

xni tefmoigna de || mon premier Liure, lequel il iugea
non feulement digne de voirie iour, mais s'offrit d'en
donner fon approbation s'il eut elle neceffaire.

Je peux donc à bon droit dire que ce Volume peut
profiter non feulement aux deuots^ & perfonnes por-
tées à la pieté^ mais à tous ceux qui ne font portez que
d'une fimple curiofité de cognoiftre les chofes étran-
gères & non communes. Pour les efprits blelTez ou
enyurez du mal-heureux péché d'enuie qui perce iuf-
ques aux plus fortes & fecretes murailles du monde,
il m'eft indifferent qu'ils m'ayent en confideration ou
en mefpris, fuffit que l'on fçache que ce font perfon-
nes qui ne fçauroient fouffrir en autruy le bien qu'ils
ne peuuent faire eux-mefmes.



I



— 1 1



II On me pourra dire que ie devois auoir emprunté xiv
une plume meilleure que la mienne pour polir mes
efcrits, & les rendre recommandables^ mais c'eft de
quoy ie me foucie le moins^ & vous affeure que quand
bien ie I'aurois pu faire ie ne I'aurois pas fait^ car il
n'eft pas raifonnable qu'un pauure frere mineur
comme moy^ le pare des riches threfors de l'éloquence
d'autruy, & puis ie n'ay pas entrepris de contenter
les amateurs de beaux difcours, mais d'édifier les
bonnes âmes qui verront en cette Hifloire une grande
exemple de patience & modeftie en nos Saunages, un
cœur vrayement noble^ & une paix & union admira-
ble, car que feruent tant de mots nouueaux & inuentez
àplaifirlinon pour uider l'âme de la deuotion || & la xv
remplir de vanité. Il n'y a pas iufques à de certaines
denotes & de petites feruantes de léfus-Chrift^ qui
veulent pindarifer & faire les fçavantesen matière de
bien dire. Il vaudroit bien mieux, difoit fainde The-
refe^ qu'elles ufaflent du langage des hermitreffes,
fceuflent peu parler & bien opérer^ que de s'amufer à
ces cajoleries ou difcours affetez.

On demanda un iour à Demofthenes par quel
moyen il efloit plus excellent que les autres en l'art
de bien parler, il refpondit en confommant plus d'huyle
que de vin. le pourrois rendre la mefme refponce à
ceux qui m'interrogeroient du moyen d'auoir pu tra-
uailler à mon Hiftoire, eftant û occupé d'ailleurs en
d'autres commiffions. Que la lampe m'a feruy || de xvi
Soleil^ & qu'a peine fes rayons m'ont ils veu compo-
fer mes efcrits qui portent le pardon de mes fautes
s'il s'en trouue dans le corps de ce Liure^ car il eft



12 —



bien difficile qu'ayant l'efprit partagé en tant d'en-
droits & préoccupé de tant de différentes affaires il ne
s'y foit glifTé quelques redites ou trop de fentences
& d'exemples_, qui portent la rougeur au front de
ceux qui fe qualifient du nom de Chreftiens^ &
viuent prefque en payens. Tout le monde abonde en
fon fens & en fes fentimens, quelqu'un me dira que
i'ay pluftoft allégué les fentences des fages payens
que non pas des vertueux Chreftiens. le I'ay fait pour
ce qu'elles me fembloient plus à noftre confufion_,
car quand ie confidere la vie & mœurs d'un Phocion
XVII ou 11 d'un Socrates^ ou les riches documensd'un Marc-
Aurelle_, & d'un Seneque Payens_, ie fuis plus efmeu
pour la vertu que non pas par la confideration d'un
fain6l Iean-Baptifte_, ou les bellesfentencesde quelque
autre Sain6l qui n'ayent point eu de vices. De mefme
ie refte plus confus en lapenféede la vie d'une fain6te
femme_, que d'un fain6t homme, à raifonde la fragilité
du fexe feminin_, qui me donne quelque efperancede
pouuoir paruenir à la vertu_, l'homme ayant naturel-
lement plus de courage^ & la femme moins de refo-
lution.

Mon intention a toufiours efté bonne_, & ne vou-
drois pour rien avoir offence qui que ce foit^ car pour
la reprehenfion que ie fais aux vices^perfonnenes'en
xviii peut II offencer que les vicieux mefmes defquels ie
ne dois pas craindre le mefpris_, n'y appeter les louan-
ges : Si i'ay parlé aduantageufement pour mes Sau-
uages contre ceux qui negligeoient leur conuerfion^
c'a efté par deuoir^ & non pour intereft que de ce-
luy de mon Dieu. I'ay blafmé le peu de foin qu'on



— i3 —

a eu du pays_, & ie les ay deu faire pour la mefme
intention_,& faire veoir les chofes comme elles fe font
paffées pour y apporter les remèdes^ car c'a efté une
chofe bien deplorable que quelques Marchands des
Compagnies anciennes^ auant cette nouuelle^ qui a
pris tout un autre efprit y ayent apporté fi peu de
foin,& pluftofl: nuits que favorifez nos pieux deffeins
de les conuertir_, rendre fedentaires, & peupler le
païs.

Il Je remonftre avec raifon combien il feroit necef- xix
faire pour le bien du public d'imiter en quelque
chofe les loix Chinoifes^ & régler les panures & va-
gabondsj non contre la charité que ie dois aux vrais
panures & membres de Iefus-Chrift_, mais pour re-
médier aux abus qui fe glilfent fous ce nom de pan-
ures ; car en vérité il fe trouue en beaucoup de chofes
de la tromperie^ qui feroit befoin de cognoiftre pour
le foulagementdes vrays pauures_, & corriger les abus.

le fais mention des trois Ordres eftablis par fain6l
François j non pour en releuer le luftre; car il parle
affez de foy-mefme^ mais pour noftre repos & conten-
ter ceux qui en défirent fçauoir les diftindions i'auois
auffi defléin d'inférer en ce jj volume plufieurs pieces xx
importantes touchant noftre eftabliffement & miffion
es terres du Canada auec nos Di6lionnaires & phrafes
de parler es langues Canadoife_, Algoumequine, &
Huronne ; mais l'ayant veu groftir fuffifammentfous
ma plume_, i'ay creu avec le confeil de nos amis qu'il
valloit mieux laillér toutes ces pieces & ces Diélion-
naires pour un autre Tome à part^ que de groffir in-
confiderement ce liure^ autrement il m'euft fallu



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contre l
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